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Angels in America (2003) : des lâches et des rêves

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Amérique, années 1980. Alors qu’il n’a pas encore enterré sa grand-mère qui vient de décéder, Louis (Ben Shenkman), juif démocrate, voit son compagnon depuis plus de quatre ans, Prior Walter (Justin Kirk), lui annoncer qu’il est atteint du Sida. Pour Louis c’est un choc, d’autant plus qu’il a la phobie des gens malades (il avait déjà arrêté de voir sa grand-mère alors qu’elle était devenue souffrante). Tentant dans un premier temps d’épauler celui qu’il aime sincèrement, Louis finit par s’avouer vaincu, laissant Prior seul à l’hôpital dans le doute le plus total. L’homme peine à se remettre de ce qu’il considère comme une terrible trahison. Heureusement, son ami infirmier (et folle qui n’a pas sa langue dans sa poche), Belize (Jeffrey Wright), continue de veiller sur lui. Plus étrange : Prior reçoit la visite d’un ange (« L’ange de l’Amérique » – campé par une délirante Emma Thompson) qui le proclame prophète. Dieu aurait laissé tomber ses anges, fasciné par les terriens, avant de disparaître pour de bon. Prior croit d’abord halluciner puis se remet en question, se demande s’il est prêt à accepter la mission énigmatique qu’on lui confie. Dans le même temps, son état de santé s’améliore, puis rechute doucement. Louis, lui, se rapproche d’un bel inconnu, avocat homo dans le placard : Joe Pitt (Patrick Wilson). Ce dernier a à priori tout pour lui déplaire : mormon, républicain, marié à une femme complètement dépressive (Mary-Louise Parker, fantaisiste et émouvante). Les deux hommes sont des lâches, sont en train de laisser tomber dans un moment de vulnérabilité la personne avec laquelle ils partagent leur vie. Ils entament une liaison sexuelle mais la réalité les rattrape : la mère pieuse et envahissante de Louis débarque en ville (Meryl Streep), Louis culpabilise trop de savoir Prior abandonné pour pouvoir aimer pleinement quelqu’un d’autre, le mentor de Joe, le maccarthiste Roy Cohn (Al Pacino), est lui aussi à l’hôpital et lui en veut de ne pas l’aider à finir dignement sa carrière d’avocat manipulant la nation entière. Les destins de ces personnages vont se croiser, influer plus ou moins les uns sur les autres alors que beaucoup craignent la fin du monde, alors que le Sida foudroie les homosexuels marginaux, que les hommes peinent à rester droit, à accepter leur responsabilité…

Pièce couronnée de succès et de prix signée Tony Kushner, Angels in America fut adaptée au début des années 2000 pour la télévision (sur la chaîne HBO). Le pari était terriblement risqué mais au bout de deux parties et six chapitres, soit presque 6 heures de fiction se déployant sans presque aucun temps mort sur notre petit écran, force est de constater qu’il a été relevé haut la main. Le fait que Tony Kushner ait tenu à en écrire le scénario n’y est sans doute pas étranger. Angels in America témoigne en effet de qualités d’écritures pour le moins hallucinantes, entre dialogues raffinés, parenthèses oniriques ou poétiques, portrait de l’Amérique des années 1980, retour sur les années Reagan et Bush, massacre du Sida, hommage à la marge, fable universelle, mélo poignant… On ne ressort pas indemne de cet univers-là. L’ambition folle du projet, sa maîtrise, son intelligence, sa capacité à aborder finement tout un tas de thèmes complexes tout en restant accessible au plus grand nombre, sans jamais être pompeux : difficile ne pas en ressortir soufflé.

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La plus grande difficulté était sans doute de parvenir à mêler les scènes du quotidien, les itinéraires des personnages, aux passages d’égarements et / ou de révélations (rêves, hallucinations, crises). Tout commence par une scène en hommage à Cocteau durant laquelle le personnage de Prior Walter croise dans un rêve commun le chemin d’Harper, la femme de Joe Pitt. Il lui révèle alors que son mari, la seule chose réelle à laquelle elle croit encore, est homosexuel. Les autres scènes oniriques n’hésiteront pas à flirter avec le kitsch mais resteront toujours assez épurées, tenues, pour ne pas tourner au grotesque. Et c’est là qu’Angels in America trouve toute sa force. Tout se matérialise avec aisance, la porte conduisant à l’imaginaire est grande ouverte. Ces voyages entre le réel, l’inconscient, le rêve, permettent à l’oeuvre d’aborder une multitude de thèmes, de mêler la religion à la politique, l’intime à l’universel, de parler de marge, d’homosexualité, de judaisme, de racisme, de maladie psychique tout en restant fluide, sur le fil. Bien des scènes bouleversent après coup, marquent notre propre inconscient, obsèdent. On dévore les deux épisodes comme un superbe livre, fasciné par les personnages.

Les hommes, ici, n’ont souvent pas le beau rôle. Ils sont majoritairement lâches. Louis abandonne l’homme de sa vie, incapable de composer avec sa maladie. Joe cache depuis des années à sa femme dépressive son homosexualité puis attend qu’elle lui-dise elle-même de s’en aller. Roy Cohn doit sa réussite à une infinité de magouilles, ne répond jamais de ses actes, s’en sort toujours par une pirouette jusqu’à ce que la maladie le cloue au lit. Maladie qu’il ne pourra s’empêcher, là encore, de falsifier, transformant le Sida en Cancer du foie, histoire que ça ne fasse pas trop mauvais genre. En opposition, Prior Walter, « le prophète » apparaît comme un homme courageux, un survivant, bien qu’il refuse de suivre les indications de l’ange qui lui est apparu (mais ce sera sa façon à lui de s’affirmer, de faire valoir son humanité, son identité). Le personnage de Belize, discret mais marquant, contraste lui aussi avec les hommes faibles qui l’entourent. Il reste fidèle à ses principes et ses lubies et ne laisse personne lui dicter ce qui il doit être.

Louis, Joe et Roy sont des personnages à la forte dualité, qui n’arrivent pas à accepter qui ils sont, qui ne parviennent pas à avancer, à évoluer. Un enfer pour les autres et pour eux-mêmes. Pourtant on voit en chacun la part d’humanité, l’enfant qui a peur. Louis ne peut être un adulte responsable face à la maladie et voudrait qu’on lui pardonne toutes ses fautes. Joe ne peut être un homme comme son père l’entendait, un bon mari. Il voudrait atteindre le bonheur, affectif comme professionnel, sans avoir à affronter les compromis, à prendre des risques. Roy est un sale gosse qui prend la vie comme un énorme plateau de jeu où tout ce qui lui importe est d’avoir le plus de pouvoir. Il n’assumera jamais ouvertement sa sexualité, en faisant un secret honteux.

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Les personnages féminins, plus fantaisistes, viennent aiguiller les hommes. La nurse qui épaule Prior, l’ange qui vient lui révéler une prophétie, le fantôme d’Ethel Rosenberg qui vient hanter Roy comme une figure maternelle, la mère de Joe qui le confronte à ses responsabilités, la femme de ce dernier qui malgré sa dépression est beaucoup plus lucide que lui sur leur couple…

Les relations qui se tissent entre les différents personnages, dans le réel comme dans l’imaginaire, sont incroyablement fortes. Angels in America montre la beauté du hasard, de l’improbable, sonde le mystère de la vie alors que la mort rode, dresse ,plus que le portrait d’une époque, un portrait d’une marge, reflet dans ses imperfections, ses vacillements, de l’humanité. C’est une fiction brillante, qui surprend, fait sourire et émeut profondément. Une mini-série d’une densité rare, aux subtilités qui semblent infinies.

Disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)