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BEAU MENTEUR de Marc Martin : masculin et projet pluriel(s)

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Après le succès de son exposition et livre Les tasses, Marc Martin est de retour en 2021 avec un nouveau projet artistique, Beau Menteur. Un projet dont la porte d’entrée est une exposition (qui a lieu du 8 septembre au 10 octobre 2021, du mercredi au dimanche, de 13h à 20h, à la Galerie Mille Lieux – 39 rue de Poitou, Paris 3). 

On arrive devant la galerie, on est face à la devanture et on l’on voit un portrait de Benjamin Agoyer (alias ealaa-musaa sur Instagram) et son beau panard tendu, des gants de boxe, des sortes de bandages ainsi qu’un bout de tenue de danseuse ballerine. 

beau menteur marc martin

Beau Menteur se dévoile et commence à la première personne par un simple « Je suis comme je suis ». Le « je » c’est à la fois Marc Martin, l’artiste pluridisciplinaire à l’origine du projet, et Benjamin, l’unique modèle présenté comme « pluriel ». Comme cela est scandé sur les murs que l’on remarque tout de suite à l’entrée, le Beau Menteur de l’exposition est beaucoup de choses à la fois. Des choses banales, des références, des qualités (ou des défauts pour certains, qui sait), des faits, des forces, des traits de caractère. Il y a ce que l’on est et il y a l’image que l’on renvoie ou / et encore l’image que l’on capture nous ou / et que l’on fait. 

Le mensonge c’est sans doute ici avant tout l’image, la forme artistique. Et c’est aussi paradoxalement un peu la vérité en même temps. Si Marc Martin a fait Beau Menteur en intégralité avec Benjamin, c’est car il a vu en lui de multiples facettes. Celle qui frappe instantanément c’est celle de la beauté plastique et de la virilité. Qu’il le veuille ou non, qu’il en joue ou que cela émane inconsciemment de lui, le modèle / performer transpire le mâle avec son crâne rasé, sa barbe avec moustache, son regard perçant et affirmé, son corps suave, une forme de nonchalance, de sexy naturel et décontracté. Marc Martin, qui n’a jamais été hypocrite concernant ses désirs et ses fétichismes – et on l’aime fort pour ça, s’amuse à capturer l’essence de mâle de Benjamin, à pousser la caricature à son paroxysme et en tire toute la charge érotique. 

Affectionnant le sulfureux et ayant la provocation pour péché mignon, après un cliché en clin d’oeil au Libre penseur de Rodin, Marc Martin lance le parcours avec une installation vidéo sur un téléviseur, « Vice Versa », où Benjamin, à l’instar d’un cochon, respire et fait des bulles dans l’eau (saviez-vous que les cochons pouvaient respirer par derrière ? Après l’expo, vous saurez). 

beau menteur marc martin

Il y a le fameux mur du « Je suis » avec plusieurs compositions tout autour et en grand Benjamin qui vous regarde droit dans les yeux et qui est prêt à attraper votre désir et donc votre attention. 

La suite ? Une photo d’un homme en robe qui a été arrachée dans la rue, Benjamin dans des poses viriles qui donnent le tournis, des fantasmes de vestiaires… mais aussi Benjamin en danseuse et Benjamin dans la peau de Sainte Wilgeforte (alias Sainte Débarras). Le désir brut, direct, primitif s’oppose à quelque chose de plus mystique / religieux, le fétichisme s’entremêle au sacré et la masculinité devient plurielle. Benjamin est aussi troublant en boxeur qu’en danseuse étoile fantasmée, aussi intrigant et magnétique quand il joue les femmes à barbe que les veilleurs de nuit dont les cuisses poilues et le regard chaud patate ne peuvent laisser de marbre.

beau menteur marc martin
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À travers Beau Menteur, Marc Martin et Benjamin Agoyer ne font plus qu’un, racontent leur rapport à la masculinité, comment ils la perçoivent, la vivent, la mettent en scène, jouent avec. Qu’est-ce qui est posé et qu’est-ce qui est un instant volé ? Où est le mensonge et où est la vérité ? La virilité n’est-elle jamais plus forte et frappante que quand elle se marie à une imagerie, un style, une pose, propres aux stéréotypes que l’on associe au féminin ? L’exposition pose parfaitement les bases du projet qui brouille le désir et les pistes, les ressentis. 

Tous les mercredis (allez sur le site de Marc Martin pour vous inscrire, les places étant limitées), l’exposition accueillera en son centre une performance de Benjamin pensée par lui, Marc Martin et Nicolas Benier (qui gère discrètement l’atmosphère musicale / sonore). 

beau menteur marc martin

La performance / installation est une sorte de tableau ou documentaire vivant. Cela peut aussi, selon votre regard, être comme un happening théâtral, une scène de fiction ou une intro de film érotique qui s’étire. 

Une chambre. Une télévision qui passe des programmes jeunesses ou pour adultes. Une tête de cochon. Un portrait de soi-même au mur. Un peu de bordel. Des fringues. Un radiateur sur lequel ont été déposées des chaussettes (à vous de voir si vous voulez imaginer leur odeur fumante et vous dire qu’elles ont déjà été portées ou si elles sont juste en train de sécher) et où est ventousé un certain jouet. Un meuble télé où les choses s’entassent et où Michael Jackson siège non loin d’un doudou nounours. Un lit en dessous duquel on remarque une paire de chaussures à talons. Derrière le lit, accrochées au mur, des robes sur des cintres. Des posters de Stallone en mode Rocky et d’Annie Cordy. Un petit bureau où l’on s’assoie pour se regarder dans un grand miroir (et à côté duquel il y a encore des photos de soi). Sur le bureau une palette de maquillage. Un autre meuble où à côté d’une cannette et d’un téléphone vintage est posé une revue avec l’icône du x Bruno et un cendrier qui commence à être plein.

Le décor en lui-même évoque une pure chambre de mâle dont on imagine un peu l’odeur de chausettes, de tabac froid, de slibard. Dont on sent un peu la crasse pas si déplaisante. En quelque sorte, une petite chambre de mec hétéro avec qui on aurait envie de faire des choses cochonnes. Et si sur le téléviseur du mec en question passe des images de film de charme hétéro, il a une revue gay dans sa piaule alors… Mais dans cette chambre, il y a aussi comme on l’a noté des robes, des talons, du make up, des apparats féminins. Et pourquoi pas ? Assis sur le lit, parfois allongé dans les bras d’une poupée gonflable ou debout, Benjamin vit sa vie et sa solitude devant nous, sa routine, son narcissisme (que l’on nourrit instantanément et indirectement – on est là et on le mate). On l’imagine se gratter l’entrejambe dans son caleçon flottant, on désire sa peau dont on imagine le parfum de la sueur. Il fait le mâle, il joue un peu du fantasme hétéro-beauf, puis il se laisse aller, saisit des robes, en enfile une, se regarde, se contemple, sonde son image, sonde qui il est. 

Le spectateur de l’exposition peut se laisser happer par cette mise en scène ordinaire, ce fragment faussement banal et reflet de plusieurs fantasmagories. Il ne se passe rien de particulier et pourtant les éclats et réminiscences d’érotisme sont dissimulés un peu partout. On trouve tout un tas de rappels de sensations, d’odeurs, de fétiches. 

La performance synthétise parfaitement le projet, ses différentes facettes, ses paradoxes, ses forces contraires. Elle s’observe comme un spectacle ou un film, de façon agréable, ne nous mettant pas (par la voilure qui agit comme un filtre confortable) dans une position de voyeur qui aurait pu être gênante aussi bien pour nous (avec une simple vitre la vision de Benjamin serait très crue, plus réelle, trop directe, trop “vraie”) que pour le modèle / performer (qui serait alors observé comme un animal en cage). Par son dispositif finement pensé, l’installation rend vivante l’exposition, matérialise le projet. Mais ça n’est pas pour autant que le mystère de Beau Menteur et de Benjamin ne s’estompera. 

beau menteur marc martin
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Il faut absolument poursuivre l’expérience en se procurant le coffret Beau Menteur (en vente sur place et en ligne). On y trouve des tirages, textes, un grand entretien mais aussi et surtout une multitude de petits livrets photographiques, chacun représentant un fragment / une facette du Beau Menteur. L’histoire du personnage se déploie alors entre citations (majoritairement de chansons mais pas seulement – on trouve par exemple un clin d’oeil au photographe Hervé Lassïnce), clichés de Benjamin par Marc Martin et récit narré par Claude-Hubert Tatot. 

L’histoire d’un petit gars qui se rêvait danseuse étoile (et pas danseur étoile), qu’on a un peu traité de tous les noms et qui en grandissant va au bout de ses envies et de qui il est, qui embrasse aussi bien les activités viriles que sa féminité, qui transforme ses insomnies en poste de veilleur de nuit, qui va plus fem que jamais en quête de frissons sur une aire d’autoroute connue pour être fréquentée par des routiers toujours partants pour jouer. 

L’ensemble évoque un garçon / homme qui se cherche, parfois voire souvent dans une certaine solitude, qui se teste, qui explore, qui ressent. Le mélange photo / texte / art / explicite permet de faire cohabiter le désir, le kinky et la sensibilité.

Beau Menteur ne réconcilie pas seulement masculin et féminin. Il réconcilie simplement la pluralité de chaque être, dans ses goûts, sa façon d’être, ses envies, ses trips. Il questionne le rapport à soi et son image. L’image d’une jeunesse qui passe toujours trop vite.

Le projet est le fruit de plusieurs années durant lesquelles Marc Martin et Benjamin Agoyer ont fait de la photo, discuté, réfléchi, ressenti. C’est le résultat de leur rencontre, l’expression d’un désir (qui ne se résume pas à l’aspect charnel), la matérialisation de deux hommes face à face et face à eux-mêmes. Au-delà de toutes ces poses, une sincérité, des regards francs parfois crus, pas d’hypocrisie, une liberté, une vérité. Conclusion : la vérité sort souvent de la bouche des beaux menteurs. 

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