FICTIONS LGBT

BOULEVARD de Dito Montiel : réveil à 60 ans

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Une petite ville des Etats-Unis. Arrivé à la soixantaine, Nolan (Robin Williams) mène une vie sans passion, employé de banque modèle et un peu introverti, époux dévoué à sa compagne de toujours, Joy (Kathy Baker). Alors qu’on lui propose une promotion à son travail, il n’en revient pas.

Un soir, il manque d’écraser un jeune inconnu, Leo (Roberto Aguire), qui se révèle être un gigolo. Il lui propose une passe, il est pris au dépourvu et accepte, ils vont dans un motel et ne font rien si ce n’est parler un peu. Pour Leo, c’est la routine, un client un peu bizarre au mieux, de ceux qui paient juste pour vider un peu leur sac. Mais pour Nolan, c’est le début d’une révolution. Il n’a jamais osé aller au bout de son désir pour un homme et il s’y confronte pour la première fois. Quelque chose se casse à l’intérieur de lui et plus rien ne peut redevenir comme avant.

Tandis que sa femme tente de le convaincre de partir en croisière avec elle histoire de s’aérer l’esprit et ressouder les liens, l’homme marié développe une obsession grandissante et disproportionnée pour Leo. Au fil des jours, une relation étrange s’instaure entre eux et Nolan se laisse consumer par son désir, se prend en plein visage l’hypocrisie de toute une vie. Il délaisse son épouse, rate le réveil et arrive en retard au travail, se déconnecte de tout, ne vivant plus que pour les quelques moments où, aux côtés de Leo, il peut être celui qu’il n’a jamais eu le courage d’être : un homme gay. Mais Leo, s’il est touché par cette figure blessée, est un garçon à problèmes et en le poursuivant coûte que coûte, Nolan prend le risque de faire exploser tout ce qu’il avait construit jusqu’alors…

boulevard film dito montiel

Si Boulevard suscite en premier lieu la curiosité, c’est tout bonnement (et tristement) parce qu’il s’agit là du dernier rôle dramatique de Robin Williams avant son suicide en 2014. L’oeuvre, déjà très viscérale, n’en est que plus bouleversante et propice à hanter. Nous sommes là confrontés au portrait frontal d’un homme en pleine implosion, un homosexuel dans le placard qui a bâti toute son existence en tentant de garder au fond de lui le secret de son attirance pour les hommes. Alors qu’il ressent le besoin de penser enfin à lui et de s’assumer, il réalise à quel point il s’est enfermé lui-même dans une prison. Le réalisateur Dito Montiel nous fait ressentir physiquement le tiraillement de son personnage principal qui n’a jamais voulu faire de vagues mais qui se sent pratiquement mort à l’intérieur, donnant en permanence la sensation d’être embarrassé, de s’excuser d’être là. Pour rentrer dans le moule et ne froisser personne, il a tout fait « comme il fallait » : un job stable (bien que partiellement somnifère), une femme gentille et complice (qu’il aime sincèrement mais qu’il ne peut désirer). Sa mère est morte récemment, son père est à l’hôpital et n’en a probablement plus pour longtemps : la fugacité de la vie lui rappelle que oui, à 60 ans, il serait peut-être temps de commencer à se bouger. Mais comment faire ? Comment ne pas blesser son épouse alors que cela parait inévitable ? Comment composer avec le regard des autres ?

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Ce n’est pas un film évident dans le sens où l’on a terriblement mal pour Nolan, sorte de nounours dépressif qui se laisse happer par une passion dont on sait d’avance qu’elle ne pourra aboutir à rien de bien constructif ou de positif. Plus il avance vers la délivrance et plus l’homme marié a la sensation de s’égarer et de se faire du mal. Mais ce mal pourrait être nécessaire. Qu’on se le dise : « changer de vie » à 60 ans, c’est un vrai chemin de croix. D’une mélancolie inouïe, Boulevard assume son statut de mélodrame et dessine des personnages à vif. Le casting est épatant à tous les niveaux (Kathy Baker est vraiment très fine dans sa composition du personnage de l’épouse délaissée, rôle ingrat qu’elle transcende complètement faisant de sa Joy une petite fille apeurée autant qu’une femme sacrificielle), l’écriture extrêmement forte. Il suffit juste de s’accrocher car le réalisateur regarde chaque protagoniste droit dans les yeux, en appuyant là où ça fait le plus mal. On en ressort pas indemne.

Film sorti en 2016 et disponible en VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)