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Claudius Pan rêve d’un long-métrage avec « Modus Operandi »

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Faisons simple en posant une question : est-on capable de citer plus de 5 réalisateurs queer avec un amour pour l’underground en France ? Les propositions singulières et insolentes ont tendance à manquer. On peut penser à Yann Gonzalez , Antony Hickling ou encore, dans un genre plus littéraire à François Zabaleta qui chacun à leur échelle bâtaillent pour mener à bien leurs projets. On a beau avoir un cinéma très vivant en France, on est encore loin de faire la place qu’ils méritent à des artistes qui vont au bout de leur parti pris, qui ne se rangent pas forcément du côté du linéaire, du tout cuit, qui expérimentent, essaient, quittent à parfois témoigner d’une certaine maladresse. Mais quand la maladresse s’accompagne d’un parfum de liberté, on lui pardonne tout.

Claudius Pan est le petit dernier de cette famille de cinéastes underground. Egalement acteur, doté d’un charme fracassant et d’un physique qui a lui seul raconte une histoire, il est peut-être aussi l’un des plus fauchés. Sans producteur, sans moyens, il publie sur sa chaîne Youtube pastilles documentaires et courts-métrages en espérant qu’une bonne âme avec un peu de flair viendra le soutenir dans sa démarche créative. L’artiste aux multiples facettes (comédien, réalisateur, performer, compositeur) vient de mettre en ligne « Modus Operandi ». Une ébauche, un jet, un rêve un peu bordélique de ce qui pourrait être la matière d’un premier long-métrage.

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C’est l’histoire de deux frères. L’un fantasque, extraverti, spontané, qui croque la vie à pleines dents (Romain Brau, une véritable « créature de cinéma » lui aussi) et l’autre (incarné par Claudius Pan) qui cogite beaucoup, peut-être trop, pris de crises d’angoisse, du vertige d’une existence où si peu de place est parfois laissée à la différence. On a vite fait de se sentir submergé dans notre société du paraître, des réseaux sociaux, exposé à un « trop plein » et autant d’injonctions.

A vif, paumé face au réel, le frère fragile évoque la tentation d’une « mort sociale ». Ca ne pourrait être que des paroles en l’air mais il va vraiment disparaître, s’effacer, laissant derrière lui un grand vide. Le frère qui reste, bien que toujours lumineux, plaisantin, en mouvement, ne cicatrise pas de cette absence. Quand un plan cul qui a des caractéristiques communes avec le disparu se présente, les souvenirs remontent. Il se trouve que ce dernier est médium, jaillit l’espoir de retrouvailles, aussi surréalistes puissent-elles être.

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Doté d’une durée de moins de 10 minutes, « Modus Operandi » est un petit tourbillon. Il y a des maladresses, des petites fausses notes, un désir parfois trop viscéral de raconter et partager des choses qui amènent Claudius Pan à faire quelques raccourcis, à amener des scènes dans l’urgence (comme lorsque l’amusant et perché personnage de Tom Wesh dit « Je vais mourir » pour souligner qu’il va changer, renaître – cela peut paraître abrupt). Tout cela gagnerait à être plus posé, plus produit.

Il n’empêche que « tout » est là : une galerie de personnages qui nous fait penser à un film de Paul Morrissey qui se matérialiserait en France, un amour débordant pour la marge, un humour tout particulier (on y fait du spiritisme avec un cockring et des chamallows, on cogite sur la mort de Jake Gyllenhaal en plein coït). Dans le fond comme dans la forme, Claudius Pan cherche, encore et encore. Et nous sautent au visage des petits éclats de beauté, quelque chose de joli et perché. On est alors pris d’une envie folle de rester avec cette joyeuse bande, d’avoir l’occasion de la connaître davantage.

On espère que Claudius Pan finira par avoir les moyens d’aller au bout de ce projet. Quand on apprend que tout cela a été fait en une petite poignée d’heures, on se dit qu’il y a vraiment de quoi faire émerger quelque chose de précieux. Ce cinéma destroy et charnel, cette façon de voir la vie comme un tunnel un peu étouffant où à tout moment peut surgir un danseur, de l’art, en forme de porte de sortie est une bonne nouvelle.

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3