CINEMA

CONFESSION D’UN ENFANT DU SIÈCLE de Sylvie Verheyde : un point noir à l’horizon

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XIXème siècle. Octave (Peter Doherty) est dévasté lorsqu’il découvre que la femme qu’il aime, Elise (Lily Cole), le trompe avec un de ses amis. Rongé par la colère, il ne parvient pas à passer à autre chose, à se délivrer de son obsession. Son ami, dandy et libertin, Desgenais (August Diehl) l’incite à s’adonner à la débauche. Mais les jolies filles et l’alcool ne lui font pas oublier son mal être. Quand son père décède, Octave décide de se couper du monde et de sa vie artificielle. Il passe ses journées seul, sans grande occupation, et retrouve une certaine quiétude.

Puis il croise le chemin de Brigitte (Charlotte Gainsbourg), une veuve, plus âgée que lui, qui vit avec sa tante. Coup de foudre. La pureté et la vertue de cette femme discrète l’émeuvent, comme sa façon de jouer du piano en chantonnant. Le jeune homme préfère d’abord taire son amour mais consumé par la passion finit par prendre le risque de jouer cartes sur table. Brigitte le repousse, le fuit, avant de finalement lui ouvrir son cœur : elle aussi est amoureuse de lui mais avait peur des commérages, peur d’avoir mal, d’être abandonnée par un garçon confondant désir et amour.

Début de romance, les premiers temps sont beaux et lumineux, d’une rare complicité. Mais les pulsions autodestructrices d’Octave ne tardent pas à ressurgir. Développant une jalousie maladive face au passé possiblement énigmatique de sa compagne, se persuadant qu’elle pourrait lui être infidèle, comme Elise l’avait étée, Octave empoisonne petit à petit leur relation…

confession d'un enfant du siècle film

Sylvie Verheyde adapte La confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, en anglais, pour offrir le rôle principal au chanteur iconique destroy Pete Doherty. Le casting de ce film étonnant, qui n’a pas manqué de se mettre la critique à dos pour sa sortie en salles, est d’ailleurs des plus attrayants puisque s’y adjoint Charlotte Gainsbourg. Dès les premières minutes, on est surpris. La musique minimaliste et pop de Nousdeux the band entête, le montage est clipesque, pop, annonçant un film forcément romantique mais aussi et surtout obsessionnel. D’Elise, premier grand amour déchu d’Octave, on ne saura finalement pas grand chose. Nous la découvrons alors qu’elle n’est plus qu’une image, un fantasme, forcément décevant face à la réalité de la situation. Pour l’oublier, s’oublier, Octave tente de se perdre dans les fastes et les excès de la nuit, des fêtes mondaines libertines, ici joliment chorégraphiées, les corps et les costumes étant à la fois doucement fétichisés et sentant à plein nez la chair triste, la gueule de bois avant l’heure.

Intrigant, prenant parfois son temps, le film décolle quand Octave croise le chemin de Brigitte. La chance d’un amour pur après la descente aux enfers. Quand la relation se concrétise, Sylvie Verheyde filme tout d’abord ses deux personnages de loin, nous coupant un peu de l’étincelle, du souffle ravageur de l’amour frustré qui se mue enfin en amour partagé. Ce n’est que quelques scènes plus loin que l’intensité apparaît : quand Brigitte avoue son amour, la peur qui l’habitait d’oser tenter d’aimer à nouveau. Si jusqu’alors Octave apparaissait comme un écorché vif et elle comme la femme mature et posée apte à le guérir de ses démons, dès que ces confidences sont révélées, les choses basculent. Brigitte s’abandonne, les deux amoureux s’aiment, rient, jouent comme des enfants. Mais après de menus mensonges et une bataille d’oreillers dans le lit, Octave tombe sur le journal de la belle et croit lire les confidences d’un passé moins clean que ce qu’il avait imaginé.

Souvenir de la trahison d’Elise qui revient en tête, et si Brigitte était comme elle ? Cette dernière ne cache pourtant rien : elle lui propose de lire tout son journal s’il le souhaite. Mais rien n’y fait, Octave ne peut plus enlever ce « point noir à l’horizon », cet indice qu’il croit avoir trouvé et qui lui laisse à penser que peut-être Brigitte pourrait elle aussi trahir son amour. Il refoule sa jalousie puis se laisse peu à peu contaminer par elle et transforme son nouvel amour en passion de plus en plus toxique.

Impuissante face aux réactions paradoxales et parfois violentes de sa moitié, Brigitte encaisse. Elle l’aime trop, elle ne peut plus reculer, elle mourrait pour lui s’il le fallait. Par amour, elle accepte toutes ses critiques, ses humiliations, joue à la fille de joie pour vaincre ses envies d’ailleurs. Mais l’enfant immature, ne parvenant pas à s’abandonner, à avoir confiance en lui et en la femme qu’il aime, salit, détruit. Après le décès de sa tante, et avant un hypothétique voyage à Paris, Brigitte recroise le chemin d’un jeune ami de sa famille, Smith, qui sonnera définitivement le début de la fin de son histoire tourmentée, asphyxiante avec Octave.

Fragile et parfois maladroit, Pete Doherty est un Octave émouvant. Sylvie Verheyde le film avec une fascination non dissimulée. Face à lui, Charlotte Gainsbourg est une fois de plus bouleversante, dévoilant petit à petit un personnage bien plus sensible et torturé que ce que l’on avait imaginé. Si Confession d’un enfant du siècle a de petits défauts (parfois le texte , magnifique, prend un peu trop de place ; la passion dévorante d’Octave et Brigitte laisse peu de place aux seconds rôles) , il est d’une intensité rare.

Entre beauté académique (décors, nature et costumes sublimés) et modernité (un côté filmage à l’arrache par moments, des plans décadrés, un côté clipesque dans le meilleur sens du terme, transformant le film d’époque en poème pop) , le long-métrage résonne beaucoup à l’heure de sa sortie où la jeune génération est tout aussi paumée que les personnages principaux. Film d’obsession, Confession d’un enfant du siècle utilise enfin beaucoup la musique pour illustrer les états d’âmes de ses protagonistes. Un thème récurrent est associé aux sirènes vénéneuses de la déchéance, un autre est relié à l’amour auquel on veut encore croire. A quelle petite musique se fier ? Pendant ce temps, certaines pensées, paroles, scènes, se répètent, traduisant la difficulté de se trouver, de vaincre ses démons, ses parts d’ombres, d’oser être libre, de vivre.

D’une grande sensibilité, cette oeuvre fait partie de celles qui hantent, de ces histoires d’amour qui résistent à l’épreuve du temps, entêtent, malgré les hauts et les bas,  envers et contre tout, peu importe l’issue. Un défi cinématographique risqué et entêtant.

Film sorti en 2012 et disponible en VOD

 

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3