FICTIONS LGBT

CRIE-LE HAUT ET FORT de Samer Daboul : rêves de liberté

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Liban. Jason (Rudy Moarbes) est un jeune homme traumatisé par la disparition de son père, mort dans un attentat alors qu’il n’était qu’un enfant. Malgré ce drame, il reste naïf, vit dans son monde fantaisiste. Un soir, ses meilleurs amis viennent lui rendre visite. Tous sont arrivés à un stade où leur vie ne leur convient plus. Louis (Jad Hadid) ne parvient pas à se remettre de sa séparation d’il y a quelques années avec sa petite amie, Elvis (Michel Sarkiss) rêve de vivre de sa musique mais travaille au quotidien pour son mafieux de père qui ne le laisse pas respirer, et enfin et surtout Rami (Ali Rhyaem) qui fait son coming out.

Ce dernier a été surpris par son père alors qu’il était avec son petit copain Ziad (Jean Kobrosly). Une liaison inacceptable pour les familles très religieuses des deux garçons. Alors que Ziad débarque à la soirée en sang, Rami comprend qu’ils doivent fuir s’ils veulent avoir une chance de survivre et de ne pas être séparés. Au milieu de ce contexte tendu, surgit Nathalie (Eliane Kerdy), une belle jeune femme, douce et pétillante, venue rencontrer Jason suite à un échange par Internet. D’emblée, elle tombe amoureuse de tous ces garçons qui sont encore des grands enfants apeurés. Afin d’aider Rami et Ziad, elle leur propose de s’échapper avec elle dans une maison isolée à laquelle elle a accès. Sur un coup de tête, tout le monde décide de partir et de recommencer sa vie. Utopie d’une existence en communauté, loin de la société rétrograde. Mais arriveront-ils vraiment à s’affranchir de la tradition et à être libres ?

A l’heure où l’homosexualité reste condamnée dans de nombreux pays et où l’homophobie provoque des crimes insensés, ce que raconte Crie-le haut et fort (Out Loud pour son titre international) résonne forcément. Samer Daboul témoigne ici d’un grand courage, réalisant le premier film libanais à thématique gay, ce qui lui a valu de vivre un tournage sous tension, ayant nécessité à un moment donné une protection rapprochée pour ne pas se retrouver victime de groupes religieux et/ou extrémistes.

Si les personnages de Rami et Ziad, jeunes gays en fuite poursuivis par leur famille prête à les tuer, sont des personnages secondaires, ils constituent progressivement le fil de l’intrigue. C’est avant tout pour les soutenir, les sauver, que Jason et sa bande prennent la décision de repartir à zéro et de vivre en marge. Si le thème du film peut à première vue sembler être celui d’un thriller sentimental et politique, ce qui se déploie à l’écran est pour le moins inattendu. Le réalisateur délivre en effet une œuvre totalement hybride entre conte de fées moderne et gay friendly, esthétique cartoonesque, comédie, puis tragédie. Un ton étrange, qui ne tient pas en place, qui peut dérouter d’autant plus que la mise en image s’appuie sur une multitude d’artifices (ralentis, couleurs saturées, passages musicaux, dansés).

Crie-le haut et fort ne manque clairement pas de maladresses (acteurs au jeu sur le fil, la tentation d’être très démonstratif, de surligner l’émotion, un scénario qui part dans tous les sens, de nombreuses ruptures de ton, une candeur qui pourra en laisser plus d’un perplexe) mais on ne pourra certainement pas lui reprocher de manquer d’envie de cinéma ou d’originalité.

Se fichant royalement du bon goût, célébrant le kitsch et les bons sentiments, ce long-métrage ovniesque finit bien par séduire. Ce qu’il semble nous dire à travers ses personnages trop gentils et mignons pour être vrais, c’est que face à l’horreur de la haine de l’autre, au cœur d’une société qui ne fait de cadeaux à personnes (les femmes peinent à s’émanciper, les homos sont la cible de toutes les attaques, les hommes se doivent d’être des modèles de réussite et de virilité), le refuge idéal reste l’imaginaire. On s’enfuit dans une rêverie, on se remet à jouer comme des mômes, on refuse de voir le monde réel comme il est pour se préserver, pour garder l’espoir, rester vivant. Beau message, amené certes souvent avec lourdeur mais aussi via des personnages foufous très attachants (dont quelques très jolis garçons sensibles) qui donnent envie de (presque) tout pardonner.

Film produit en 2011 et disponible sur la plateforme de Films LGBT Queerscreen 


Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3