FICTIONS LGBT

ÉLÈVE LIBRE de Joachim Lafosse : cours (très) particuliers

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Jonas (Jonas Bloquet) est un adolescent dans une situation délicate. Passionné par le tennis, il délaisse ses cours et se retrouve à être sur le point de redoubler une nouvelle fois. Mais voilà que son école décide de ne plus lui donner de nouvelle chance : on le pousse vers un lycée professionnel. Cette option semble inenvisageable pour lui. Alors il espère se consacrer comme pro au Tennis. Mais s’il se révèle doué aux entrainements, Jonas perd ses moyens pendant les matchs. Carrière impossible. Sa mère est absente, souvent en voyage, il vit seul avec son frère plus âgé dans la maison familiale. Son père a refait sa vie et en a marre d’être sollicité pour des questions d’argent. Ainsi, lorsque Jonas lui demande de lui financer une Prépa pour passer dans les meilleures conditions le BAC en candidat libre, il refuse. Le jeune homme est désespéré : son futur est plus que jamais incertain.

Mais voilà qu’un ami, proche de la famille, Pierre (Jonathan Zaccaï), lui propose son aide. Il va lui donner des cours particuliers. Ensemble ils verront toutes les matières, des Mathématiques à la Littérature. Soulagé, Jonas décide de s’impliquer totalement dans cette initiation intellectuelle et de boire les paroles de son nouveau mentor. Dans le même temps, il débute une relation avec la douce et discrète Delphine (Pauline Etienne). Mais il peine à contrôler son excitation, à lui donner du plaisir. Passant la majorité de son temps avec Pierre et ses deux amis eux aussi trentenaires, Didier (Yannick Rénier) et Nathalie (Claire Bodson), Jonas va être amené à leur confier ses hésitations, existentielles, comme sexuelles. Cette bande d’adultes va alors lui promulguer divers conseils avant de devenir de plus en plus intrusif dans son intimité. Pierre, Didier et Nathalie semblent bien partis pour faire l’éducation de Jonas, intellectuelle comme sexuelle…

élève libre film

Joachim Lafosse avait déjà marqué les esprits avec son second long-métrage, Nue Propriété. La tension y montait crescendo, les scènes de repas étaient autant de moment de vérités brutes et brutales. On retrouve ces aspects dans Elève Libre, récit d’un ado un peu naïf qui va progressivement se laisser manipuler par une bande d’adultes aux intentions floues. Le réalisateur s’amuse une fois de plus à mettre en scène des scènes de repas où les langues se délient, où les travers des êtres se révèlent. Avec Camus en référence majeure, ce nouvel opus fait de ses dialogues l’élément clé de toute l’intrigue. Exemple de scène de repas : un cadre étouffant, beaucoup de personnages dans ce cadre, des conversations s’engagent, puis on passe d’un personnage à l’autre, toujours en gros plan sur les visages. C’est comme si les mots des uns et des autres rebondissaient sur l’âme du voisin avant de le pénétrer pour de bon. Par la force de l’esprit et de la persuasion, les adultes prennent peu à peu le contrôle de la vie de l’adolescent Jonas, l’amènent vers des interrogations qui ne seraient jamais arrivées jusqu’à lui. Si au départ on s’amuse du côté indiscret de ce groupe de trentenaires apparemment très libérés sur le plan sexuel, on comprend rapidement qu’ils ne sont pas là que pour aider Jonas mais aussi et surtout pour assouvir, plus ou moins consciemment, certains fantasmes, voire quelques perversions.

élève libre film

La relation entre le professeur particulier Pierre et son élève dévoué Jonas est absolument fascinante. On se demande jusqu’où cela va aller, jusqu’où Jonas va s’engager, jusqu’où sa curiosité et son désir d’apprendre va le mener. Et on se demande jusqu’où ira Pierre dans ses manipulations. Ce personnage, campé par un Jonathan Zaccaï magistral, est à la fois pervers et attachant, manipulateur et sensible. Il est intrigué, attiré par la jeunesse de Jonas. Il l’aime même probablement. Mais Pierre est renfermé et derrière ses discours libérés semble vivre plus difficilement qu’il n’y parait son attirance pour les hommes. De la transmission à la transgression, le passage se fait avec la plus grande des subtilités, avec une sorte de sensualité dérangeante. Le corps athlétique et imberbe du jeune Jonas, lisse, fait tourner la tête, est filmé non sans envie par Lafosse. Partie de tennis truquée (seul Jonas semble recevoir les balles), ces affrontements psychologiques vont peu à peu se renverser lorsque Jonas va prendre conscience qu’il se fait abuser.

élève libre film

Le film s’ouvre  sur les mots « A nos limites » avant de nous plonger dans une partie de Tennis où les gémissements de Jonas qui reçoit les balles ont une connotation fortement sexuelle. Comme le désir, la tension monte de plus en plus avant de retomber. Comme après l’orgasme, la réalité revient et elle n’est pas forcément agréable à disséquer. Portrait d‘un être en voie de construction et d’adultes bien plus largués face à leur désir qu’ils ne veulent le faire croire (le couple en apparence libre et heureux Daniel/Nathalie finira par voler en éclat ; la solitude affective de Pierre éclatera) , Elève Libre dispose d’un scénario intelligent et captivant et d’une mise en scène sobre et soignée. Une œuvre audacieuse dans son propos qui marque les esprits et bouscule un cinéma francophone qu’on se plairait à qualifier de trop sage.

Film sorti en 2009 et disponible sur la plateforme de Films LGBT Queerscreen

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)