FICTIONS LGBT

GHOSTS OF LOVE (Rift) de Erlingur Thoroddsen : l’ex et les peurs

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Tourné en une quinzaine de jours avec un petit budget, Ghosts of Love (Rift pour le titre international / Rökkur pour le titre original) est une grosse grosse claque ! Un thriller gay sous haute tension et plein de mystère qui hante bien après sa vision.

Gunnar (Björn Stefansson) dort avec son compagnon quand il reçoit au milieu de la nuit un appel de son ex, Einar (Sigurõur þór Óskarsson). Ce dernier lui apprend qu’il est à Rökkur, village isolé d’Islande et au son de sa voix il est évident que ça ne va pas du tout. Il semble être sujet à des hallucinations. Einar étant suicidaire, Gunnar panique et décide de prendre sa voiture pour aller à sa rescousse.

Arrivé le lendemain matin à Rökkur, il retrouve Einar qui prétend aller bien et s’excuse pour son message de la veille qu’il aurait laissé en étant ivre. Tout de même inquiet, Gunnar décide de rester quelques jours dans les environs. Cela fait un moment que les deux ex ne s’étaient pas revus et à l’évidence des sentiments forts persistent.

Très vite, le séjour prend un tournant effrayant. Il y a cette porte qui refuse de se fermer ou s’ouvre toute seule par surprise, le bruit de quelqu’un qui rode dehors et toque la nuit sans que l’on puisse identifier de qui il s’agit. Gunnar se met aussi à avoir des hallucinations, notamment celle d’un petit garçon.

Plus les jours passent et plus Gunnar semble perdre pied. A travers ses conversations avec Einar nous découvrons que ce dernier est loin d’être le plus à fleur de peau des deux. Les deux garçons ont en effet de sombres secrets en commun qui vont remonter à la surface, se matérialiser au beau milieu de ce village où les habitants se comptent sur les doigts d’une main…

ghosts of love rift film gay erlingur thoroddsen

Ici on adore les thrillers gays et on ne va pas tourner autour du pot : Ghosts of Love est un des meilleurs films du genre vu de toute la décennie 2010 ! C’est que le réalisateur Erlingur Thoroddsen déploie une mise en scène très forte, archi maîtrisée, profitant à fond des décors d’Islande aussi beaux que glaçants. Au coeur d’un village isolé et dépeuplé, quand on est à vif les hallucinations peuvent vite se manifester.

Le film a fait sensation dans les festivals internationaux où il a été présenté et a par la suite récolté des critiques divisées. Et pour cause : Ghosts of Love est tout sauf linéaire et est une de ces oeuvres qui fait grandir le mystère pour au final le faire perdurer après le générique de fin. Le spectateur obtient des clés mais pas une fin toute tracée et explicative. Il est face à un puzzle obsédant qu’il devra lui-même recomposer.

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Au-delà de son intrigue dense, labyrinthique et complexe, le long-métrage réussit comme rarement à imposer une atmosphère à la fois mélancolique (on ressent ce sentiment singulier et dévorant que celui de retrouver un ex qu’on aime encore mais avec qui l’on ne peut pas être, tiraillé entre l’envie de foncer dans ses bras et de se raviser pour ne pas se faire plus de mal) et ultra tendue. Si Erlingur Thoroddsen cède à la facilité de quelques jump scares, il déploie avant tout une mise en scène bluffante qui matérialise les peurs les plus enfouies (qu’elles datent de l’enfance ou de l’âge adulte). On s’accroche à notre fauteuil plus d’une fois et on crie même. C’est qu’il y a en toile de fonds des choses qui secouent comme des pulsions suicidaires, des hallucinations qui peuvent pousser à croire que des fantômes vont nous attaquer, la figure tétanisante d’un vieux pervers des environs… C’est comme si le film arrivait par moments à rendre physiquement palpable la mort sur l’écran.

Les deux acteurs principaux sont au niveau de la réalisation épatante : on vibre complètement aux côtés de Gunnar et Einar, amants maudits, tristes et condamnés à être brisés, dont les traumas n’ont de cesse de transformer la forme ou la dramaturgie de ce long-métrage ambitieux. Ghosts of Love fait l’effet d’un grand trou noir qui nous aspire, d’un ravin dont on ne pourra jamais sortir, de la perte d’un amour dont on ne se remettra jamais. Un coup de maître.

Film produit en 2017 et disponible en DVD aux éditions Optimale et sur la plateforme de Films LGBT Queerscreen 

SPOILERS – INTERPRÉTATION PERSONNELLE

Le film a pour qualité de nous emporter complètement ailleurs et de rendre possibles de nombreuses interprétations. Voici une tentative de décryptage toute personnelle.

Ce qui est sûr

On le devine assez vite et le film le rend de plus en plus clair au fil de l’intrigue : Gunnar n’est pas en présence d’Einar comme il pense l’être. Quand il arrive dans son chalet, il ne le trouve pas tout de suite et on présume que quand il le retrouve tout cela ne se passe que dans sa tête.

Plusieurs choses le prouvent concrètement : la voisine qui assure n’avoir jamais vu Einar dans la maison avant que Gunnar n’arrive et qui comme par hasard arrive toujours quand Einar n’est pas là. Quand elle confronte Gunnar à cela, il préfère la fuir plutôt que de se confronter à la vérité. Einar disparait d’ailleurs comme un fantôme alors que lui et Gunnar sont au bord du ravin.

Et si Einar n’est pas réellement là c’est tout simplement parce qu’il est malheureusement mort. Rongé par la culpabilité de ne pas avoir pu sauver celui qu’il aimait encore, Gunnar sombre peu à peu dans la folie. Ses hallucinations donnent des pistes sur les circonstances de la mort du garçon en même temps qu’elles matérialisent leurs peurs communes, leurs traumas.

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Comment Einar est-il mort ?

Plusieurs hypothèses sont possibles. La première est qu’Einar, sujet à des crises d’insomnie et des pulsions suicidaires, se soit lui-même tué en sautant dans le ravin, s’écrasant la tête contre une pierre. C’est la piste la plus rationnelle qui expliquerait pourquoi Gunnar se sent tellement coupable, d’autant plus qu’il se souvient qu’Einar lui avait parlé de sauter dans le vide lors de leur dernière rencontre (une des premières scènes du film).

Le film apporte toutefois des alternatives potentielles à cette version. Ainsi Einar aurait pu être victime d’une mauvaise rencontre via Grindr. Il avait conversé avec un homme mais au moment de la rencontre ce dernier ne correspondant pas à ses photos il n’avait pas voulu poursuivre. S’il est tombé sur un fou ce dernier pourrait l’avoir tué.

Il y a enfin la figure très inquiétante du vieil homme qui vit dans une maison isolée des alentours. Un pervers qui recevrait régulièrement de jeunes hommes chez lui pour leur demander d’étranges services. La voisine raconte à Gunnar qu’elle a entendu des bruits comme quoi certains garçons disparaissent après être passés chez lui. En s’aventurant près de la maison, Gunnar aperçoit une photo d’un jeune homme blond dévêtu dans une pièce intérieure. Le garçon ressemble fortement à Einar. Einar aurait-il été victime de ce tordu ? C’est possible car le vieil homme apparait plusieurs fois de façon très menaçante à l’écran.

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Abus

Ce qui est certain, c’est que la figure du vieil homme apporte une grosse clé dans le film. Elle laisse à penser qu’Einar a pu, enfant et/ou adulte, être abusé par lui. Et il se trouve que justement Gunnar a lui aussi vécu une première fois cauchemardesque sous forme d’abus avec un homme similaire…

La majorité des peurs / hallucinations ressenties par Gunnar sont relatives à une intrusion, une effraction. De là à y voir une métaphore de l’abus il n’y a qu’un pas…

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Fantômes et ami imaginaire

Personnellement je ne crois pas vraiment aux fantômes qui traversent le film. Il peut y avoir une lecture fantastique qui est celle que c’est le fantôme d’Einar qui hante Gunnar dès le départ. A mon sens il s’agit juste d’un signe de la folie du personnage principal qui ne peut se résoudre à accepter le deuil de son ex. 

Ce qui trouble aussi,  c’est la figure de l’ami imaginaire. Einar avoue en avoir eu un étant enfant. Cet ami imaginaire a pu disparaître alors qu’Einar se faisait abuser dans ce bâtiment où Gunnar se cache vers la fin.

Une autre piste, peu cohérente mais pourquoi pas, serait qu’Einar est l’ami / amant imaginaire de Gunnar et qu’il n’a jamais existé. Gunnar serait alors un homme traumatisé par des abus du passé en pleine dérive.

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Le coup de fil nocturne

A-t-il vraiment eu lieu ? Etant donné que le compagnon de Gunnar l’entend, on dirait que oui. Il s’agissait clairement d’un appel au secours d’Einar qui s’est ensuite suicidé ou a été victime d’un meurtre par un homme qui le pourchassait.

Voilà, comme vous le voyez, il y a beaucoup de pistes et de choses troublantes dans cette oeuvre qui engendre des analyses comme on avait pu en lire partout à l’époque sur des films comme Mulholland Drive. C’est rare de tomber sur des pépites aussi fascinantes alors ne ratez pas ça !

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)