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GLISSEMENTS PROGRESSIFS DU PLAISIR d’Alain Robbe-Grillet : diable au corps

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Alice (Anicée Alvina) est suspectée du meurtre de sa colocataire et amie Nora (Olga Georges-Picot). Les deux femmes entretenaient une relation perverse, entre jeux sexuels et prostitution. Enfermée dans une maison de redressement tenue par des religieuses, la jeune fille reçoit les visites successives d’un magistrat (Michael Lonsdale), d’un prêtre (Jean Martin) et d’une avocate qui ressemble étrangement à Nora. A chaque fois, c’est la même chose : Alice refuse de se conformer aux règles et préfère opter pour des digressions, provoquer ses interlocuteurs en leur narrant des récits crus de son passé ou qu’elle se plaît à imaginer. De quoi jouer avec le feu, prendre le risque d’être accusée à tort, de réveiller les démons sommeillant en chaque personne dont elle croise le regard…

Avec Glissements progressifs du plaisir, Alain Robbe-Grillet avait pour ambition de réaliser un film avec le minimum de moyens nécessaires. Ainsi, les décors sont réduits, la majeure partie de l’action prenant place dans la pièce où le personnage d’Alice est retenue prisonnière en attendant le verdict de son jugement. Plus que jamais, le cinéaste flirte avec le genre érotique et l’expérimental. L’enquête qui est en train d’avoir lieu semble être un prétexte pour sonder les fantasmes et la quête de liberté d’une héroïne filmée avec un désir palpable. En extérieur, au bord de l’eau ou dans les caves de la maison de redressement, le cinéaste se plaît à mettre en scène différents passages très sexuels / sadiens, jouant avec l’attrait de l’humiliation, du danger, de la violence psychologique ou physique.

glissements progressifs du plaisir

Détail sulfureux : l’actrice Anicée Alvina n’était pas encore majeure au moment du tournage (Robbe-Grillet avait réussi à obtenir l’autorisation de ses parents !). Il fait avouer qu’elle est splendide, se donnant sans retenue à la caméra,  très à l’aise avec son corps. Cette œuvre est sans conteste un témoignage d’amour à sa beauté juvénile et son insolence et c’est par la grâce de la comédienne, son décalage ensorcelant, que le projet arrive à tenir debout. Lors de l’écriture du scénario, Alain Robbe-Grillet avait en tête La sorcière, œuvre littéraire de Michelet. Son héroïne joue avec le feu, apparaît de plus en plus comme un esprit maléfique mettant le diable au corps des femmes et des hommes avec lesquels elle converse. De quoi révéler l’hypocrisie ambiante du prêtre et des bonnes sœurs, tous sexuellement frustrés, bien plus vulnérables qu’ils ne veulent le faire croire.

La pulsion sexuelle / l’attirance vers le fétichisme est à la fois ce qui permet de libérer les personnages et ce qui les rend prisonniers, les amenant à flirter avec l’interdit, la mort. Ambitieux, Glissements progressifs du plaisir n’en est pas moins l’un des films les plus fragiles et narrativement les plus faibles de son auteur. En restant trop sur le sexe, ce dernier s’égare parfois et l’ensemble finit par ressembler à une accumulation de scènes perverses isolées, certes souvent intrigantes ou amusantes mais qui peuvent aussi facilement lasser. Le rythme est troublant, le propos flou, de quoi placer le spectateur dans une situation inconfortable, de prendre le risque de le laisser parfois de côté alors que les corps féminins s’attirent comme des aimants. La beauté troublante et un peu froide d’Anicée Elvira emporte tout sur son passage, y compris parfois l’intrigue. Assurément déroutant.

Film sorti en 1974 et disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)