FICTIONS LGBT

HOMME AU BAIN de Christophe Honoré : le corps Sagat

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Emmanuel (François Sagat) et Omar (Omar Ben Sellem) vivent ensemble à Gennevilliers. Un jour, Omar part en voyages et, las du comportement de son petit ami, lui demande de ne plus être là à son retour. Séparation. Pour une fois, Omar compte faire un voyage sans penser à celui qu’il aime, se laisser porter par les évènements et les rencontres. Destination New York, où il va présenter un film en compagnie de son amie et actrice (Chiara Mastroianni). Il y tient une sorte de journal de bord avec sa caméra DV et nous suivons sa rencontre avec un jeune homme (Dustin Segura-Suarez) dont on devine qu’il tombe doucement amoureux.

Pendant ce temps, à Gennevilliers, Emmanuel est confronté à une solitude dont il n’avait plus l’habitude. Il traine, couche avec des amis ou des inconnus, revoit une amie comédienne (Kate Moran) et peine à tourner la page…

homme au bain film christophe honoré

Homme au bain est une œuvre à part dans la filmographie de Christophe Honoré. A l’origine, une commande, une carte blanche donnée au réalisateur par le Théâtre de Gennevilliers pour un court-métrage. Mais finalement avec tout ce qu’il avait filmé, le cinéaste a transformé le projet en long-métrage. Le titre fait référence à la toile Homme au bain de Gustave Caillebotte, où l’on voyait un homme de dos, s’essuyant après un bain. Une activité qui à l’époque (années 1880) paraissait comme efféminée. L’affiche du film est une sorte de détournement de la toile, une image empruntée à une scène à priori banale durant laquelle Emmanuel s’essuie alors que son copain s’apprête à partir. Avant que les choses ne basculent, qu’ils se séparent. Finalement, un des derniers moments d’intimité du couple…

Le film est à part déjà de par son dispositif : il s’articule autour de la séparation entre Emmanuel et Omar. Nous suivons par alternance l’un ou l’autre. D’un côté Emmanuel à Gennevilliers, avec une image, un format « classique ». De l’autre, Omar à New York dans un style presque documentaire, tourné en DV. Ces derniers passages pourront paraître un peu décousus, abstraits. Des images prises à la volée, avec la caméra qui tremble, des scènes parfois inaudibles ou saturées…Il n’est pas toujours évident de trouver ses repères, de deviner où le réalisateur veut en venir. Pourquoi tel plan ? Pourquoi telle référence ou citation ? Pas de scénario qui prend par la main le spectateur. Pour apprécier ce qui se présente devant ses yeux, il faudra se laisser porter.

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Nous sommes là devant une œuvre de séparation, de ruptures. Deux personnages éloignés l’un de l’autre, deux villes, deux façons de vivre la fin d’une histoire d’amour, la musique de Two door cinema club qui se coupe net, reprend un peu plus tard mais ne restera qu’une moitié. Christophe Honoré évite les clichés en esthétisant Gennevilliers (redonner à la banlieue au cinéma des couleurs, de la vie) et en désacralisant New-York pour en faire un amas de sensations brèves, furieuses. Et contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, ce n’est pas le sculptural Emmanuel qui se remettra le plus vite.

Pour ceux qui suivent la carrière du cinéaste, on a l’étrange sensation d’être perdu entre fiction et réalité. Le passage à New York sonne plus vrai que vrai et on croit y retrouver des passages promos de Chiara Mastroianni  pour Non ma fille tu n’iras pas danser. Et il y a cette rencontre intense, presque sans mots, avec le jeune Dustin. Soit l’instauration, la création d’une intimité via l’objectif d’une caméra. On a la sensation de tomber nous-mêmes amoureux de ce garçon, de revoir notre propre carnet de bord de voyage. On peut aussi se mettre à la place d’Emmanuel qui ne peut s’empêcher de penser à son compagnon devenu subitement ex, seul à Gennevilliers. Les images de New-York sont alors destructrices, elles font mal. La page se tourne, Omar partage l’intimité d’un autre. La beauté de cette relation « sur la route », en construction, ressemblerait donc également au pire cauchemar d’un amoureux abandonné qui réalise que son ancienne moitié est passée à autre chose.

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Alors qu’à New York tout semble aller très vite, à Gennevilliers le temps apparait comme suspendu. Le massif Emmanuel apparaît comme perdu dans le décor. Très belle scène avec un de ses voisins amateur/collectionneur d’art qui le paie de temps en temps pour un strip ou du plaisir. Le vieil homme fait remarquer à Emmanuel qu’il ne le désire plus. Il le voit désormais comme un objet planté dans son salon, une sculpture qu’on ne sait pas où placer. François Sagat est une figure imposante et impressionnante. Nu dans la pièce, il ne semble en effet pas trouver sa place. Comment transformer l’îcône x, la bête de sexe, en un garçon comme les autres, amoché par une rupture ? Comment redonner de la vie, une âme, à un corps que nous n’avons vu qu’exploité dans ses  fonctions les plus « basiques » ? Le corps de François Sagat envahit l’espace. Mais progressivement il va se fondre dans le décor, il va devenir un garçon comme les autres auquel on s’identifiera, dans lequel on se retrouvera.  On suit Emmanuel dans ses tentatives pour avancer, oublier. Des étreintes chaudes, des confidences et un moment de légèreté avec l’amie Kate, puis enfin de la complicité avec un jeune garçon avec lequel il ne pensait pourtant avoir rien à partager…

Alors qu’Homme au bain pouvait dans un premier temps paraître un peu fermé, difficile d’accès, on finit par ressentir des choses très fortes, à se laisser gagner par la mélancolie ambiante provoquée par des images divergentes. La vie d’artiste, le quotidien en banlieue, l’amour qui nait ou qui se meurt, le mystère de l’intimité, des musiques qui enferment ou libèrent, des corps qui se révèlent et des silhouettes qui disparaissent…Christophe Honoré nous fait voyager à travers son histoire, à travers nous-mêmes. Et du fauteuil de cinéma à l’écran se tisse une complicité.

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Film sorti en 2010 et disponible en VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)