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JE T’AIME MOI NON PLUS de Serge Gainsbourg : pas si libres

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Krassky (Joe Dallesandro) et Padovan (Hugues Quester) errent de chantier en chantier, d’un bled paumé à l’autre, au volant de leur camion à benne. Ils sont amis et amants et passent leurs journées à récupérer des choses délaissées pour les placer dans des décharges. Alors qu’ils arrivent à Uzès, les choses basculent.

Krassky se rapproche d’une jeune fille androgyne surnommée Johnny (Jane Birkin) et est pris de cours par des sentiments naissants. Tandis que Padovan enrage de jalousie, triturant son sac en plastique qu’il ne délaisse que très rarement, Krassky et Johnny font connaissance, goûtent au plaisir de passer du temps ensemble, sans rien faire de particulier. Juste se mélanger. Mais le mélange à ses limites : Krassky a en effet du mal à être excité par sa nouvelle amie. Il ne peut envisager que la sodomie mais la jeune femme crie tellement fort à chaque fois qu’ils se font jeter de tous les hôtels…Jusqu’où ira leur jeu, aussi sentimental, enfantin, que périlleux ?

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Massacré par les critiques lors de sa sortie en 1976, Je t’aime moi non plus est depuis devenu un film culte. Serge Gainsbourg y signe la mise en scène ainsi que les thèmes musicaux et nous entraine dans un no man’s land français comme on en a rarement vu au cinéma. Comme un bled américain, avec son diner quasi-abandonné ou un décor de western. Le soleil tape fort, le bruit des mouches irrite les oreilles. On sent la solitude, l’ennui de Johnny, isolée dans son diner, avec comme seul compagnon son affreux patron Boris qui passe son temps à gueuler ou à péter…Quand Krassky et Padovan débarquent, sa vie reprend. Mais elle ne veut pas se résoudre à l’évidence : que Krassky ne pourra jamais vraiment être à elle, qu’il aime naturellement les garçons. Une fille sensible et un marginal un brin je m’en foutiste : forcément, cela ne sera pas une histoire facile.

Ce qui saute tout de suite aux yeux et séduit, c’est la façon qu’à Gainsbourg de tout sublimer. Magistralement réalisé, truffé de travellings élégants, de plans en caméra subjective qui favorisent l’empathie ou de plans séquences impressionnants, l’œuvre se contemple avec fascination. Tout semble chorégraphié , chaque image ou mouvement est comme réglé au millimètre près. Résultat : un film touché par la grâce, à la fois maîtrisé et d’une folle liberté dans son propos ou dans sa peinture de personnages anti conventionnels. En repensant aux mouvements que fait Padovan avec son sachet, à la démarche iconique de Krassky, à la candeur naturelle de Johnny, on se dit que cet objet cinématographique-là tient du poème visuel.

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Les dialogues ne sont pas nombreux mais sont toujours justes et infiniment cool, comme les paroles d’une formidable chanson. L’artiste trouve, fabrique de la beauté partout, magnifiant les décharges, les coins paumés, les corps mis à mal. L’ensemble n’est jamais poseur pour autant, jamais trop premier degré. On se laisse transporter avec délice au cœur d’un triangle amoureux où les genres s’effacent.

Œuvre d’esthète, Je t’aime moi non plus est aussi et surtout le récit de personnages moins libres qu’ils ne le pensent. Krassky veut se persuader qu’il peut être avec Johnny mais il ne peut avoir une érection seulement en l’imaginant comme un homme et en la sodomisant. Délaissé, Padovan cherchera du réconfort auprès d’un paysan (campé par un Gérard Depardieu délirant) qui le repoussera en lui certifiant que rien ne peut se passer car son sexe est trop gros et qu’il blesse ceux qu’il pénètre. Si les hommes ne peuvent se « décharger », comment faire ? Tôt ou tard, l’animalité reprend le dessus…et le jeu s’arrête, larmes de rigueur.

Vraie proposition de cinéma, au charme intemporel, Je t’aime moi non plus est une merveille à redécouvrir d’urgence.

Film sorti en 1976 et disponible en VOD et DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)