CINEMA

#JESUISLÀ de Eric Lartigau : se réinventer, loin

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Avec #JESUISLÀ, Eric Lartigau raconte la solitude et le mal de vivre d’un homme d’une cinquantaine d’années qui trouve à travers les réseaux sociaux une porte d’entrée vers l’évasion. Avec Alain Chabat en premier rôle. 

Stéphane (Alain Chabat) a la cinquantaine et travaille comme chef cuisinier dans un restaurant au Pays Basque. Le resto marche convenablement même si les critiques en ligne négatives tendent à se multiplier, jugeant l’endroit vieillot et sa décoration « digne de Shining ». Alors qu’il s’occupe du mariage de son fils Ludo (Jules Sagot), Stéphane le surprend en train d’embrasser en cachette un garçon. Il en parle le lendemain à son autre fils, David (Ilian Bergala), qui lui révèle que « tout le monde est au courant » même la femme que Ludo vient d’épouser !

Stéphane a l’impression d’être en permanence à côté de sa vie. Il n’arrive pas à être aussi proche de ses fils qu’il le voudrait, est passé à côté de l’amour avec son ex-femme Catherine (Delphine Gleize). Ses difficultés à communiquer, il les oublie alors qu’il converse en ligne sur un réseau type Instagram avec une inconnue qui habite à Séoul. Elle s’appelle Soo (Doona Bae) et elle peint des tableaux qui émerveillent Stéphane. Si leurs conversations sont assez banales, cela suffit à Stéphane pour décider sur un coup de tête de partir en Corée pour rencontrer celle qu’il espère être la femme de sa vie. Une façon pour lui de faire enfin quelque chose de fou et spontané en opposition à une existence où il n’a jamais véritablement rien achevé ou osé.

Problème : une fois arrivé à l’aéroport de Séoul, Stéphane réalise que Soo ne lui répond plus et que son arrivée surprise lui a plus fait peur qu’autre chose. Il décide de l’attendre plusieurs jours à l’aéroport, dormant sur place et explorant ce lieu qui peut être si fascinant pour des touristes. Alors qu’il publie son quotidien sur les réseaux sociaux, il devient involontairement populaire. Cette popularité digitale à la fois improbable, excitante et inquiétante va lui permettre à terme de faire le point sur sa réalité et ses liens aux autres.

je suis là eric lartigau

Avec ce film hybride au rythme étrange Eric Lartigau aborde le sujet universel et contemporain d’une solitude et d’un mal-être qu’on essaie d’oublier via les réseaux sociaux. On photographie et filme tout, parfois au détriment de vraiment voir les choses ou de les vivre. On fantasme sur des visages derrière un écran qui ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Happés par le virtuel, on ne savoure pas assez la présence de nos proches qui sont physiquement là, juste à côté de nous.

Il y a pleins de belles choses dans ce long-métrage sinueux qui est plus complexe que la simple comédie feel good à laquelle on pouvait s’attendre. Le climat est parfois dépressif, mélancolique et surgissent des instants drôles, touchants, beaux. Alain Chabat trouve là un rôle de tendre loser très attachant.

On pourrait diviser le film en trois parties : une première au Pays Basque, une seconde dans l’aéroport de Séoul et la troisième dans les rues de la ville. La première pose les bases du personnage de Stéphane, un peu laborieusement (un rythme un poil neurasthénique, un personnage secondaire incarné par Blanche Gardin hélas peu convaincant car flanqué d’un accent forcé). La seconde remporte nettement plus l’adhésion, montrant la fascination et le regard d’un touriste (parfois avec les clichés qui vont avec) qui squatte l’aéroport de Séoul et s’émerveille de tout pour oublier qu’il est en train d’avoir le coeur brisé. L’atmosphère peut faire songer à Lost in Translation. C’est à la fois bizarroïde et complètement dépaysant et on se laisse séduire par cet aspect farfelu et imprévisible. La dernière partie nous embarque dans la ville de Séoul où Stéphane va se reconnecter de façon inattendue à ses fils.

je suis là eric lartigau

S’il y a des longueurs et des incohérences, des choses peu crédibles (la popularité de Stéphane sur les réseaux sociaux qui est peu crédible, pas suffisamment exploitée mais qui est en même temps cohérente car elle sert au final de moteur, lui permettant de faire le point avec Soo et ses fils), il y a des tas d’instants bourrés de charme, touchants, des petits fragments de beauté et d’humanité. Au final plus qu’un film critique sur le virtuel, #JESUISLÀ devient surtout une invitation au voyage. On a nous aussi envie de partir à l’autre bout du monde pour se réinventer. Peu importe que Stéphane se fasse lourder, qu’il regarde tout avec des yeux de touriste un peu à côté de la plaque : il vit son expérience, il sort de sa zone de confort et seul dans un environnement neuf il arrive à renaître et à se reconnecter à l’essentiel.

Film sorti au cinéma le 5 février 2020

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)