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KANSAS CITY TRUCKING CO de Joe Gage (Tim Kincaid) : le secret des routiers

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Petit trésor culte de la culture gay underground, Kansas City Trucking Co. (qui a circulé en France sous le titre Le secret des routiers) est le premier volet de The Working Man Trilogy, 3 films gays signés Joe Gage (de son vrai nom Tim Kincaid) mettant en scène des hommes virils en quête de rencontres avec d’autres mâles. Tension, mise en scène de qualité et drôlerie : les amateurs de x gay arty et vintage seront servis !

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Le son de la radio, la route. Hank (Richard Locke), mâle barbu, est au volant de son camion. Chauffeur routier ,presque par définition solitaire, l’homme admire de son siège les paysages du Kansas qui défilent. Musique à la fois lubrique et mélancolique, les roues imposantes du véhicule… S’oppose un autre visage, un autre corps. Celui de Jack (Jack Wrangler), beau garagiste blond en pleine onanisme sur son lieu de travail, filmé en contre plongée. Hank finit par se garer devant le garage de ce dernier pour le retrouver. Il avance tel un héros entre les camions à l’arrêt. Les deux hommes se retrouvent : « We’ve got time ». Ils vont s’amuser pendant que la radio diffuse une chanson country.

Au loin on entend le bruit persistant de la route. Puis surgissent des images de Joe (Steve Boyd) jeune homme qu’on devine à peine majeur, cheveux mi-longs, en train de se faire plaisir lui aussi, sous la douche, pendant que sa petite amie le somme de se dépêcher de la retrouver. En alternant l’intimité du garçon sous les jets d’eau et les étreintes viriles entre Hank et Jack, Joe Gage nous fait de suite comprendre que son jeune personnage n’est pas si hétéro que ça. Pendant ce temps, alors qu’un bruit de moteur résonne, Jack vidange. Hank et lui n’auront pas le temps de finir leur affaire, Joe débarquant au garage. Il vient d’être recruté comme jeune routier. Son arrivée provoque un certain suspense. Alors qu’il avance, une musique de polar se déploie. Quand il se retrouve face à Hank et Jack, les deux hommes ont remis leur pantalon, comme si de rien n’était. Joe est observé en toute gourmandise. Il part avec Hank sur la route.

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Le temps défile, doucement, atmosphère singulière du voyage, le bruit des véhicules forme une drôle de musique qui se marie à celle de la radio, rock ou country guillerette. Le camion imposant de Hank croise la voiture décapotable d’un homme avec un chapeau de cowboy qui lui fait signe. On suit cet homme qui s’arrête pour accueillir un jeune auto-stoppeur. Puis on découvre la voiture arrêtée sur le bord de la route, au calme. Le conducteur et son passager se caressent face à face. Le cowboy est installé peinard sur son siège, l’auto-stoppeur est à genoux sur le capot. Le rapport entre les deux hommes est filmé avec précision, façon documentaire. On retrouve plus tard les hommes dans les bois pour un autre moment de plaisir.

Après cette parenthèse hédoniste, nous retrouvons Hank et Joe dans leur camion. Joe est endormi et rêve de Jack. Le beau blond apparaît dans son bleu de travail, sublimé. Au milieu d’un fond noir, il est éclairé par une lumière bleue fantasmagorique. Il se fait plaisir, les images s’enchaînent en accéléré, le plaisir solitaire s’apparente à une route qui défile. Le bruit du moteur accompagne les mouvements de main d’un Jack Wrangler plus hot que jamais. Cela se finit dans l’abondance, Jack est en nage. Une musique légèrement jazzy se déploie alors que l’on revient à Joe, dormant la bouche grande ouverte. Il y a des rêves plus agréables que d’autres…

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Troublé par ses rêveries, Joe est tout excité quand le jour se lève. Il lit avec ferveur un magazine adulte hétéro, ne pouvant de se stimuler un peu de temps à autre. Hank observe le spectacle et décide de provoquer la chance : il lance un paquet de cigarettes sur… le paquet de Joe. Puis il vient chercher ses cigarettes, le caressant au passage. Joe se laisse faire même s’il est un peu surpris du geste de son collègue, très viril, portant une veste en cuir. Ils s’arrêtent pour une pause torride. Hank y va doucement : il ne touche pas Joe directement. Il le contrôle par la voix. Il lui donne des indications, le pousse à se toucher tout en lui parlant de jeunes filles avec sa voix grave de mâle. Joe se laisse aller et ne se retient plus quand Hank devient plus ferme. Puis Hank se met à se donner du plaisir à son tour. Contrairement à Jack, filmé en accéléré pendant ses mouvements de plaisir, comme pour traduire l’ivresse du rêve, Hank est filmé au ralenti, paraissant plus réel, puissant. Harmonica en fond sonore.

Quand la nuit tombe et que Joe s’endort à nouveau, c’est un nouveau rêve chaud qui surgit. Joe fantasme sur Jack en train de lui faire plaisir au milieu du garage où il l’a rencontré. Il le domine légèrement, verse de la bière sur son visage. Mais les deux hommes se révèlent être les marionnettes de Hank, qui en voix off les guide. Alors que s’incruste l’image de la copine de Joe, ce dernier se réveille.

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Nouvelle journée sur la route. Hank et Joe voient passer près de leur camion deux hommes gays dans une décapotable, leur outil à l’air. Ils se font signe. Joe sourit, désormais complice de ces jeux virils. Nous suivons les deux hommes décomplexés en voiture, qui fument un petit joint avant de s’arrêter au milieu d’un Kansas désertique. Ils sont attirés par un homme moustachu qui les regarde avec insistance à travers la fenêtre de sa modeste demeure. Ils ne résistent pas et avancent pour le rejoindre, musique tendue. Le beau moustachu a un tatouage de serpent sur le bras. Le trio se forme, les mecs se mélangent. On suit le plan en observant les mâles par la fenêtre ou au milieu d’un petit salon. C’est à la fois « rough » et tendre, quelque part entre la camaraderie et la bestialité.

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Retour à Hank et Joe, la nuit. Ils font une petite pause à un « Truck Stop ». Les camions alignés sont filmés comme des objets de désir qui impressionnent. A l’intérieur de l’aire de repos, des hommes passent au ralenti, fantomatiques. Joe suit les indications de son boss. Il s’allonge et s’expose près de la fenêtre alors que ce dernier lui indique : « Let them watch ». La musique est sensuelle et troublante, on découvre en gros plan ,comme tombant du ciel, le trésor de Joe que Hank ne se prive pas de déguster. Tout s’emballe : musique tonitruante, dirty talk, les râles qui évoquent le bruit d’un moteur au démarrage, des ombres qui se reflètent sur Joe qui semble prisonnier du désir de son partenaire mais qui est en transe… Le fantasme se mêle au réel après que Hank ait accédé à l’orgasme : Joe rêve du routier en train d’être dominé par Jack. Filtre bleu, la sensation que les deux hommes sont des apparitions divines. Les détails intimes filmés au ralenti, les images qui se superposent alors que différents corps envahissent le champ tandis que Joe reste en nage. En pleine extase le jeune homme se retrouve encerclé d’hommes portant des chemises à carreaux. Hank continue de le stimuler par les mots. On découvrira plus tard qu’il n’y avait dans cette pièce que Joe et Hank. Emporté par les mots graveleux de son partenaire, l’apprenti routier s’est laissé emporter dans le monde du fantasme où soudain tout semblait permis. Alors qu’en voix off nous entendons des voix , et en particulier celle du routier répétant le prénom de Joe, que nous voyons ce dernier plongé dans ses rêveries, nous réalisons que tout ne pourrait être qu’un fantasme. Fantasme duquel le garçon ne souhaite plus revenir. Le film s’achève alors qu’il émerge.

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Kansas City Truckin Co. part d’une trame assez basique (la découverte des désirs homosexuels d’un garçon, impressionné par les hommes virils routiers qui l’entourent) mais nous emmène très loin. Les scènes d’intimité sont fiévreuses, les acteurs très crédibles dans les figures qu’ils représentent, le travail sur le son mêlant râles de plaisir et chants des véhicules se fait obsédant.

Le film est d’une justesse documentaire alors qu’il se révèle être une somptueuse rêverie, de plus en plus débridée. Joe Gage filme avec beaucoup de souffle le fantasme, la pulsion et joue avec l’inconscient de son jeune personnage principal. Difficile de distinguer le rêve de la réalité. Mécanique du désir, plaisir du voyage, Jack Wrangler au top, grâce des hommes qui se font plaisir entre eux, en toute virilité et camaraderie. A propos de Joe Gage, le magazine gay culte Butt déclarait : « He’s the first artist who dared to suggest that sex between men was more about camaraderie than romance, more about hot action than a lifestyle. While his characters were always working-class Joes, his 70’s epics became blueprints of sexual tension-building and were also stylistically innovative ».

Film produit en 1976 et trouvable en ligne en VO

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)