CINEMA

LA BAIE DES ANGES de Jacques Demy : amour du jeu

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Jean Fournier (Claude Mann) est un homme ordinaire, peut-être trop à son goût. Il vit chez son père , horloger, et gagne un salaire modeste. Un de ses collègues et ami , Caron (Paul Guers), lui montre un jour une superbe voiture qu’il vient de s’acheter. Il avoue que c’est grâce au jeu qu’il a réussi à avoir assez d’argent pour l’acquérir. Caron aime en effet aller au Casino. Il va entrainer Jean avec lui car il sent qu’il va lui porter chance. Ce dernier découvre un nouvel univers, observe, et gagne très vite une somme conséquente. Il s’arrête alors qu’il sent que la chance va le lâcher. Car il sait bien que le jeu peut devenir une addiction, que cela peut être dangereux.

Preuve en est cette mystérieuse femme qu’il aperçoit à l’entrée du Casino et qu’on renvoie pour d’obscurs motifs. Fier de son gain et lassé de sa vie morne avec son paternel, Jean décide de passer ses vacances sur la Côte… et à peine installé dans son hôtel, il fonce au Casino du coin. Il y retrouve la mystérieuse femme croisée auparavant. Elle s’appelle Jackie (Jeanne Moreau) et elle est accro au jeu. Jean lui porte chance : elle qui était sur le point de tout perdre finit par gagner gros. Ils font connaissance, deviennent compagnons de jeux. Des parties plus ou moins chanceuses. Jusqu’où cette lady  blonde peroxydée entrainera-t-elle le joueur débutant ? Quand l’addiction au jeu se mêle à celle de l’amour, rien ne va plus !

la baie des anges jacques demy

Début de film intrigant : Jackie dans son tailleur blanc chic, traveling arrière, on s’éloigne d’elle pour prendre la route. La baie des anges est le deuxième long-métrage de Jacques Demy et c’est une nouvelle route que nous prenons après celle sur laquelle s’achevait Lola. Durant moins de 1h20, cette œuvre est passionnante de bout en bout et nous plonge dans le tourbillon d’une passion naissante absolument destructrice. Ou comment un homme banal va se laisser entrainer et séduire par le milieu du jeu. Le jeu dont il est question, c’est avant tout la roulette. Le hasard, les nombres. Jusqu’alors les nombres pour Jean se rapportaient à son travail ou à celui de son père, horloger. Des nombres fiables, logiques. Mais au jeu, tout n’est question que de hasard. On peut gagner gros, s’enrichir subitement. Et aussi passer du luxe à la pauvreté en quelques secondes.

Jacques Demy pose un regard amusé et documenté sur les accros du jeu. Il est intéressant de voir les attitudes différentes de Caron et de Jean quand ils se rendent au Casino pour la première fois. Caron note les chiffres qui sortent, conseille de miser gros car ce n’est pas avec des petites sommes qu’on gagne. L’habitué croit avoir des tuyaux à donner, comme s’il maitrisait la situation. Jean, lui, mise petit, « sent » les nombres. Mais rapidement il finira par adopter les rites des joueurs avertis, troquera sa carte de jeu d’un jour pour une carte mensuelle. Quand elle joue, Jackie aussi dit qu’elle « sent » quelque chose. Elle a un chiffre porte bonheur, des intuitions. Mais elle avouera vite qu’elle a plus souvent perdu que gagné.

la baie des anges jacques demy

On passe de l’ivresse du gain à la fatalité de la perte. On est véritablement plongés dans l’ambiance du Casino, les gros plans sur la roulette parviennent à elles seules à instaurer un suspense fou. D’un moment à l’autre les personnages peuvent tout gagner ou tout perdre. Mais qu’est-ce qui les guide vraiment ? L’argent ? Pas forcément. Jackie à un moment donné dit que si elle aimait tant l’argent, elle ne passerait pas son temps à le miser. C’est l’excitation du jeu qui lui plait, elle retrouve dans les salles de jeux l’absurdité de la vie décuplée. Tout n’est plus que hasard, tout peut changer en un numéro.

Et si justement en croisant Jean elle avait croisé le bon numéro ? On sent bien que le jeune homme est très vite fasciné par elle. Il l’accompagne dans ses parties, perd son côté raisonné à ses côtés. Elle l’a pourtant prévenu : il n’y aura rien de sérieux entre eux. Sa passion du jeu est plus forte que tout, elle a déjà quitté son mari à cause de ça. Jackie apparaît comme une véritable fanatique : elle a une mini roulette pour jouer quand elle n’a plus d’argent, même quand elle voit des petites machines à sous à l’hôtel, elle ne peut pas s’empêcher de jouer ! Jean l’accepte, s’en amuse, rêve peut-être qu’il pourra la sortir de là. Mais en même temps lui-même perd pied. Car en amour, comme au jeu, tout peut très vite évoluer. La métaphore est belle et elle est soulignée avec lyrisme par le thème musical de Michel Legrand.

A la beauté classique et gauche de Claude Mann s’oppose la fantaisie de Jeanne Moreau. Style Marilyn Monroe trash, fausse bourgeoise plus vulgaire que classe malgré elle. Toujours fascinante mais parfois effrayante. Tantôt cruelle et blasée, tantôt fragile. Le jeu semble prendre chez elle la place de l’amour. C’est la seule chose qui compte, son seul souffle. Quand elle est entrée pour la première fois dans un Casino, elle avait l’impression d’être dans une église. Quand un homme banal rencontre une vamp, tout cela peut-il vraiment bien finir ?

On pourrait croire que le film s’achève sur un happy end. Mais à cause de son ouverture, on doute. Jacques Demy joue avec nous, nous en remet au hasard. La réalisation de ce second long est sobre mais très étudiée (les passages avec les miroirs notamment) et l’ensemble témoigne d’un rythme endiablé. Tout s’enchaine, tout va vite, tout est fou. Des palaces à la rue, des espoirs d’amour aux discours cruels, nous nous sentons complices d’un couple de cinéma extrêmement jouissif et attachant. Un des meilleurs films de Jacques Demy.

Film sorti en 1963. Disponible en DVD et sur Mycanal

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)