CINEMA

LA PROIE NUE de Cornel Wilde : retour à l’état sauvage

By  | 

Afrique, fin du 19ème siècle. Un groupe d’européens effectue un safari, espérant abattre un bon nombre d’éléphants et songeant à la marchandisation d’esclaves. Lorsqu’ils croisent le chef d’une tribu zoulou qui leur demande symboliquement une offrande comme don de passage, le commanditaire de l’expédition et le guide se querellent. Le premier refuse de lâcher un de ses biens, le second craint que s’il ne coopère pas les choses dégénèrent. Le commanditaire refuse de négocier et affiche ouvertement son mépris. L’expédition continue jusqu’à ce que la tribu, arrivant en nombre, vienne se venger. Tous les européens sont tués ou capturés. On les torture, les offre comme jouets à des hommes et des femmes. Il ne reste au final de vivant que le guide, auquel on ôte tous ses vêtements et que l’on utilise pour jouer à une chasse à l’homme. Les indigènes lui laissent un peu d’avance pour pimenter la partie. Bien décidé à survivre, l’homme blanc va faire tout son possible pour leur échapper, pour contrer leurs attaques. Les jours passent, le soleil tape, l’épuisement se fait grand mais, accoutumé à la vie sauvage, l’européen redouble d’efforts et d’ingéniosité pour sauver sa peau…

Ancêtre du genre du « survival » au cinéma, La proie nue (The naked prey en VO) fait à de nombreuses reprises penser à Cannibal Holocaust. L’opposition entre des tribus africaines et des occidentaux, de la barbarie dans les deux camps… Le film de Cornel Wilde, qui joue également, avec brio, le rôle principal de l’homme blanc traqué, est toutefois nettement plus soft. Si lors de la capture des européens ces derniers sont soumis à diverses tortures, la majorité des actes barbares restent suggérés. Peu de sang, de quoi rendre plus accessible cette œuvre qui n’en est pas moins éprouvante. Les européens sont au départ montrés sous un jour peu reluisant. Ils abattent sans scrupules de majestueux éléphants, le commanditaire de l’expédition cache à peine son racisme, refusant de se plier aux coutumes locales. Les choses s’inversent quand en nombre les indigènes viennent reprendre le pouvoir. L’homme blanc est désormais la proie. Seul survit le guide, l’unique membre du périple à avoir eu un minimum d’empathie vis à vis de ceux qui sont devenus des bourreaux. Une chasse à l’homme se lance dans la savane. Pour survivre il va falloir revenir à l’état sauvage.

Perdu au milieu d’une nature possiblement menaçante, le guide va devoir se creuser les méninges et oublier ses préjugés. Le corps fatigue, il faut se nourrir avec ce qui se présente (principalement des petites bêtes des environs, dont le « héros » finit par s’habituer au drôle de goût), être suffisamment rusé pour déjouer les attaques, se cacher et passer à l’offensive au bon moment. Le film est exigeant : très peu de dialogues, des percussions africaines qui ornent les images, les jours qui se suivent et se ressemblent, rythmés par la peur et le fragile espoir de la survie. Si les scènes finissent par se répéter un peu trop, elles ont le mérite de bien restituer le calvaire, l’épuisement d’un homme contraint de revenir à l’état sauvage. Au bout d’un moment, pour continuer à vivre, il n’y a pas d’autre alternative que de se conduire comme un animal, de ne plus penser que par ses réflexes, ses pulsions.

La chasse à l’homme s’apparente à un jeu, faisant exploser les statuts pré-établis. La proie se transforme en chasseur et inversement. Par moments, l’humanité resurgit, comme lorsque la tribu zoulou se retrouve à nouveau assaillie et que le guide tisse un lien inattendu avec un enfant indigène. Drôle de jeu de pouvoir de la vie, avec ses règles, ses rites, sa violence. La proie nue nous plonge, avec une certaine subtilité, dans un ailleurs, une aventure périlleuse, primitive. Dépaysant.

Film sorti en 1966

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)