FICTIONS LGBT

LE DROIT DU PLUS FORT de Rainer Werner Fassbinder : le nouveau riche

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Franz dit Fox (Rainer Werner Fassbinder) travaille au stand d’une fête foraine. Mais le stand ferme suite à une intervention policière et Klaus, le gérant et compagnon de Fox, se retrouve en prison. Squattant chez sa sœur alcoolique, sans le sou, Fox tient absolument à trouver un peu d’argent pour s’acheter un billet de loterie : il a la conviction qu’il va gagner. Et en effet, une fois l’argent trouvé et le billet acheté, ce dernier se révèle gagnant et notre ami se retrouve avec 500 000 marks sur son compte en banque ! Quelques jours plus tard, il fait la connaissance d’un jeune bourgeois, Eugen (Peter Chatel). Le garçon est cultivé, raffiné, déjà casé avec un jeune éphèbe. Il regarde Fox avec dédain, le prenant pour un bouseux. Mais quand il apprend la somme astronomique qu’il a gagné, il quitte son compagnon pour tomber dans les bras de l’ex forain. Eugen va progressivement piller tout l’argent de Fox, le manipuler, essayer de le modeler. Et si en ayant gagné à la loterie, Fox avait récolté une descente aux enfers plutôt qu’un ticket pour le bonheur ?

Avec Le droit du plus fortRainer Werner Fassbinder signe un film très dur et délivre une critique féroce de la bourgeoisie. Le cinéaste incarne lui-même le rôle principal, celui d’un garçon tendre mais naïf, nouveau riche mais sans éducation. Le personnage d’Eugen est tout bonnement détestable. Il va manipuler et détruire Fox du début à la fin, lui faisant croire à une histoire d’amour qui n’existe pas, lui donnant l’illusion qu’il peut s’introduire dans une haute société qui ne fait pas de cadeaux à ceux qui ne maitrisent pas ses codes. Fox est un « prolo », il n’a aucune bonne manière, il fait tâche dans les soirées et pour Eugen il n’est qu’un moyen de régler les dettes de son père et de s’assurer un bel avenir. Les rapports entre les deux hommes sont à la limite d’un certain sado-masochisme psychologique, Fox acceptant par amour d’être constamment rabaissé, humilié, traité en invité dans son propre appartement, finançant des lubies auxquelles il ne comprend rien.

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La mise en scène multiplie les travelings, affiche de nombreuses figures traduisant un état d’enfermement : les signes sont là, Fox se dirige tout droit vers un enfer dont il pourrait bien ne jamais revenir. On se demande jusqu’où il ira par amour, jusqu’à quel point il se laissera modeler et manipuler. De nombreuses scènes font mal au cœur (notamment une signature de contrat sinistre où Eugen et sa famille profitent du fait que Fox ne comprenne rien aux articles) et l’espoir s’efface peu à peu. Fox est vu et montré comme un animal sauvage. Les différences de classes sont bien entendu un des thèmes majeurs du film. On a la sensation que dans le petit milieu bourgeois d’Eugen, il apparaît inacceptable que quelqu’un comme Fox puisse être riche. Il leur semble alors presque normal de lui piller son argent, de le renvoyer à sa situation initiale, à son monde.

En devenant riche et en jetant son dévolu sur Eugen, Fox sans le savoir s’est embarqué dans une impasse totale. Il n’appartiendra jamais à la haute société malgré ses efforts et aux yeux de ses proches il n’est plus comme avant. La crise identitaire ne tardera pas. En plus d’une critique de la bourgeoisie, Fassbinder dépeint un milieu gay peu reluisant. Que ce soit Eugen et ses amis friqués ou les gays du bar fauché où Fox avait ses habitudes avant d’être riche : tout le monde commère et se jalouse. Avec une fin effroyable, Le droit du plus fort s’achève en dépeignant une société pourrie, corrompue par l’argent. Un monde aux allures de jungle où tous les moyens sont bons pour abuser des plus faibles. Le propos est douloureux mais l’œuvre témoigne d’une intensité folle. Grand mélo au fond social et une des oeuvres les plus vibrantes de son auteur.

Film sorti en 1975 et disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)