CINEMA

L’ÉCOLE DE LA CHAIR de Benoît Jacquot : désir et destruction

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Dominique (Isabelle Huppert) est la directrice d’une petite maison de mode parisienne. Si elle ne manque pas d’assurance dans son travail, elle se révèle plus vulnérable quand il s’agit de sa vie personnelle. Divorcée, elle trompe l’ennui en sortant le soir avec une amie un brin désilusionnée (Danièle Dubroux). C’est ainsi qu’une nuit les deux femmes se retrouvent dans un bar gay et que Dominique croise le regard de Quentin (Vincent Martinez), jeune barman bisexuel, séducteur et venimeux. Le responsable du bar, un travesti nommé Chris (Vincent Lindon) la prévient d’emblée : si elle veut connaître Quentin, elle devra payer, il aime l’argent…

Malgré cet avertissement, l’attirance et l’appel d’une passion susceptible de « la réveiller » sont plus forts que tout. Elle l’invite à dîner, il lui dit qu’il la laisse choisir le restaurant mais qu’après tout se passera comme lui l’entend. Un jeu de chaud et de froid se déploie, entre séduction et humiliation, désir et frustration. Dominique décide de s’y engouffrer. Rapidement, elle invite Quentin à vivre chez elle, lui verse une rente mensuelle et accepte ses évasions nocturnes, son insolence, ses petits jeux psychologiques pervers. Elle rencontre, interroge ou épie des gens qui le connaissent ou l’ont connu, tente de percer le mystère. Cette passion brûlante et dangereuse pourra-t-elle vraiment durer indéfiniment ? Jusqu’à quel point Dominique et Quentin pourront rester ensemble sans se détruire complètement ?

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Adaptation de l’oeuvre du même nom de Yukio Mishima, L’école de la chair est typiquement le genre de film français qui divise le public : un récit de passion et de douleur, des personnages qui font majoritairement la gueule, un grand appartement un peu gris… Les amateurs du genre ne seront pas déçus car, en dépit d’une mise en scène assez sage, Benoît Jacquot raconte avec précision et intensité la relation ambiguë et tourmentée d’une femme faussement solide et accomplie et d’un jeune gigolo entre perversité et fragilité. Malgré son aisance au travail, ses beaux costumes, son vaste appartement, Dominique est une femme à fleur de peau, instable. Il lui manque quelque chose dans sa vie. Ainsi mord-elle rapidement et facilement à l’hameçon de Quentin, dont elle sait dès le départ que son regard brûlant et tentateur en veut autant à elle qu’à son argent. Il faut à la fois un certain goût du masochisme et du courage pour se lancer tête baissée dans ce genre d’aventure. Dominique se comporte comme si elle n’avait rien à perdre, suivant ses pulsions, son cœur à la dérive.

Les garçons comme Quentin sont de véritables drogues, un poison. Très charnel, intense, il peut surprendre par des élans d’affection et de sensibilité comme se révéler brutalement distant, cruel. Il aime séduire, jouer, manipuler, être le maître du jeu, pousser l’autre dans ses retranchements. Avant Dominique, il avait entretenu une relation avec un avocat, Soukaz (François Berléand), qui continue malgré leur rupture de lui donner de temps en temps de l’argent. Même si Dominique lui verse une rente, il continue d’aller faire le tapin, refuse de se laisser enfermer dans son grand appartement bourgeois. Il accumule les dettes, emprunte, veut toujours plus d’argent pour aider sa famille, se sentir plus libre. Mi-démon mi-enfant, il peut être aussi vulnérable qu’impitoyable, subitement fusionnel ou lointain. Il est dangereux et étourdissant, il procure la sensation d’aimer, de brûler, de vivre, comme doucement il détruit.

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Le film passe de petits moments de complicité à des jeux malsains. Dominique a conscience que cette passion ne pourra pas durer mais il y a toujours cette tentation, cette envie de croire qu’elle pourra être la personne qui pourra changer Quentin. C’est la force de ce dernier : jouer avec le feu et laisser entendre qu’il a besoin dans le fond d’être sauvé. Un délicat jeu de pouvoir se met en place, avec son lot de coups bas et de désir de revanche. Comme le titre de l’oeuvre l’indique : cette période singulière de sa vie servira à Dominique d’école. Elle en tirera des leçons, y trouvera une force insoupçonnée, celle d’être enfin apte de trancher, de se respecter. Tout le long de l’intrigue, la question qui trotte en tête est de savoir qui dans le fond est le plus à plaindre : ceux qui brûlent pour Quentin, se soumettent à ses petits jeux, s’abandonnent à lui jusqu’à la déraison, ou bien ce dernier, qui à force de se prendre pour le maître du jeu finit par casser, attiser la colère ou, pire pour lui, provoquer l’abandon.

Le jeu habité et fiévreux des acteurs, les dialogues piquants, le climat un peu sadique et oppressant rendent assez captivante cette histoire de passion destructrice mêlée à l’étrange renaissance d’une femme.

Film sorti en 1998 et disponible en VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)