FICTIONS LGBT

LES DIABOLIQUES de Henri-Georges Clouzot : manipulations

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Un pensionnat pour garçons dans une petite ville de France. Christina (Véra Clouzot), directrice et propriétaire du lieu, est martyrisée par son époux Michel (Paul Meurisse). Il passe son temps à la rabaisser et ne la ménage pas alors qu’il sait très bien qu’elle est cardiaque. A bout, Christina se laisse convaincre par Nicole (Simone Signoret), la maîtresse de Michel avec qui elle s’est étrangement rapprochée, de mettre en place un plan pour assassiner son époux.

Le temps d’un week end à Niort, les deux femmes vont dormir dans un des appartements dont Nicole est la propriétaire. Christina passe un coup de fil à Michel, lui annonçant qu’elle souhaite divorcer. Refusant la situation, l’homme débarque comme une furie. C’est là que Christina, une nouvelle fois victime de sa méchanceté, le laisse boire un alcool dans lequel a été dilué du poison. Nicole la rejoint pour porter et plonger le corps dans une baignoire. Les deux femmes placent le lendemain la dépouille dans la piscine du pensionnat et feignent de ne pas avoir eu de nouvelles de Michel.

Très croyante, Christina culpabilise d’avoir été si loin. Elle n’en peut plus d’attendre que quelqu’un découvre le corps et finit par provoquer l’événement. Mais alors que la piscine du pensionnat est vidée, les deux femmes restent bouche bée : la dépouille de Michel n’y est plus…

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Adaptation d’un roman de Boileau-Narcejac, Celle qui n’était plus, Les diaboliques est une nouvelle occasion pour Henri-Georges Clouzot de délivrer un film d’une noirceur rare. C’est peu dire que les relations entre les différents personnages sont particulièrement perverses. Michel semble prendre un malin plaisir à se moquer et provoquer sa femme malade, alors qu’il ne serait rien sans son argent. Il apparaît comme un homme mesquin et violent, dénué de toute empathie. Pour faire des économies, il n’hésite pas à servir aux garçons de son pensionnat du poisson à moitié pourri ! Nicole, la maîtresse, n’est dans le fond pas mieux : après avoir couché avec Michel dans le dos de Christina, elle prévoit son assassinat en persuadant la femme de celui-ci d’y participer. Christina apparaît comme le seul « cœur pur » de cette affaire, succombant au mal alors qu’elle est au bord de la crise de nerfs. Les dialogues sont réjouissants, les situations malsaines, le suspense constant. Clouzot rend le spectateur complice du crime commis par les deux amies (dont le rapport homosexuel latent est subtilement suggéré). L’intrigue, pour le moins sadique, provoque un rebondissement signifiant après une première partie en forme de montée en puissance : tout bascule quand le corps de Michel disparaît.

Il y a quelque chose d’assez vicieux et de très ironique dans la façon de suivre les infortunes des différents personnages. Christina et Nicole se croyaient plus fortes que l’homme qui les malmenait, mais elles reviennent en quelque sorte à la case départ quand son cadavre disparaît. Quelqu’un l’a-t-il déplacé, pour les faire chanter ? Ne serait-il pas mort et préparerait-il sa vengeance ? Un inspecteur commence à enquêter, plongeant Christina dans une paranoïa de plus en plus dangereuse pour sa santé tandis que Nicole tente de la rassurer, étonnamment calme, dénuée de tout état d’âme. La musique est quasiment absente, l’énorme tension du film provient d’une mise en scène inventive, magistrale et du jeu impeccable des acteurs (mention spéciale à Simone Signoret, exceptionnelle dans son rôle de garce). C’est un film qui nous balade avec brio jusqu’à un dénouement inattendu (la mise en scène de l’une des scènes finales durant laquelle la vérité éclate n’est pas sans rappeler la virtuosité d’Hitchcock) . Violence, vengeance et angoisse jalonnent un scénario pervers à souhait, où personne n’est tout noir ni tout blanc.

Jusqu’où peut-on aller par haine ou par passion ? Le film porte bien son titre, dévoilant des êtres soumis à leurs pulsions, cédant à la violence et à la manipulation pour arriver à leurs fins. Au milieu des manigances effroyables des adultes se déroule le quotidien du pensionnat où les enfants, plus ou moins innocents, assistent sans le savoir à une véritable tragédie. Aussi sombre que jouissif, oscillant entre thriller et film noir, empruntant quelques codes du cinéma d’épouvante, Les diaboliques est un chef d’oeuvre total.

Film sorti en 1955. Disponible en DVD et VOD

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3