CINEMA

L’IMMORTELLE d’Alain Robbe-Grillet : la femme et la mort

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Un professeur de français (Jacques Doniol-Valcroze) arrive à Istanbul. Son quotidien est morose, il reste la plupart du temps enfermé chez lui à regarder ce qui se passe à travers les volets de sa fenêtre. Un jour, il croise le chemin d’une belle inconnue (Françoise Brion). Ils se rendent ensemble à une soirée, ils se revoient, parcourent la ville, étrangement déserte, insaisissable. Peu à peu, le professeur est obsédé par cette brune qui refuse de se raconter, qui le séduit sans jamais vraiment se donner. Puis elle disparaît. Il la cherche désespérément, revient à une solitude qui lui donne le vertige. Il interroge des personnes qui les avaient vu ensemble. Certains se souviennent de la belle mais de façon déformée, d’autres n’en ont aucun souvenir. Il finira par la retrouver mais ce sera alors un pas de plus vers un énigmatique cauchemar…

Premier long-métrage de Alain Robbe-Grillet, L’immortelle avait reçu, malgré des critiques sévères, le Prix Louis Delluc. Dès ses débuts, le cinéaste opte déjà pour une intrigue abstraite et labyrinthique, mettant en scène un homme dévoré par ses obsessions. Ce dernier est curieux, complètement désincarné, le regard triste. Il avance comme un pantin, semble mort avant l’heure. C’est en croisant une sublime inconnue qu’il se sent revivre. Le film sort alors lui aussi de sa torpeur. Dans le rôle de la belle inconnue, Françoise Brion est absolument géniale, en total décalage, composant un personnage d’un trouble érotique rare, fascinante et complètement opaque. Elle est un fantasme qui prend vie sur l’écran et comme l’anti-héros de Alain Robbe-Grillet, on a envie de la suivre n’importe où. Elle nous manque quand elle n’est plus à l’écran.

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C’est un film qui envoie tout valser. La mise en scène est magnifique et singulière (l’absence de raccords notamment), le scénario s’amuse à nous égarer, le personnage principal se mue de plus en plus en un drôle de fantôme, cherchant tant bien que mal à retrouver sa belle qui n’a peut-être jamais existé. D’une vision de carte postale d’Istanbul, où chaque endroit, monument ou recoin est plein de mystère, Alain Robbe-Grillet se plaît à dresser une ville imaginaire où le faux obsède jusqu’à la déraison, où soudain le réel n’a plus lieu d’être. Les sentiments et les sensations prennent le dessus sur tout le reste jusqu’à la folie, la mort.

Etrange sensation de déambuler dans une sorte de couloir de la mort, suivant la figure d’une obsédante inconnue, délicieusement insolente. C’est un film extrêmement radical et joueur, dont la pureté et la fluidité de la réalisation s’opposent à une perversité subtile. Les rues désertes, les flashs et les fantasmes qui affaiblissent la raison, le bruit des chiens qui hurlent, les pulsions et la peur de l’enfermement, du vide, de la solitude. Un beau cauchemar.

Film sorti en 1963 et disponible en DVD

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