FICTIONS LGBT

L’OEUF DURE de Rémi Lange : la création

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Après Omelette et Les Yeux Brouillés, Rémi Lange boucle une trilogie toute personnelle avec L’oeuf dure. Cette fois pas de caméra Super 8 mais deux caméras HD. Du cinéma hyper indépendant comme il n’en existe presque plus.

Que les amateurs d’un cinéma classique et linéaire soient déjà prévenus s’ils n’ont jamais entendu parler de l’oeuvre de Rémi Lange : dans ce nouveau long-métrage on est dans une sorte de « journal filmé ». C’est très brut, il n’y a pas vraiment de travail sur le cadre et c’est ce qui fait la force et la limite de ce cinéma-là : on a l’impression d’y être, il y a tout de suite une forte proximité qui s’instaure avec le réalisateur et ceux (ce) qu’il filme.

Le métrage commence alors que Rémi Lange se présente comme un homme gay vieillissant qui ne supporte plus son propre corps, vivant à l’écart de tous dans son petit coin à Marseille. Il n’est plus intéressé par l’amour, il n’a plus de désir, il veut juste être seul. La soif qui subsiste, c’est celle de faire des films. Et il en a potentiellement un en projet, une comédie « plus populaire » dans laquelle il essaie d’avoir en tête d’affiche Arielle Dombasle. Alors que cette dernière tarde à lui répondre, le cinéaste indépendant décide d’avancer sur le reste du casting et de trouver un jeune acteur amateur. Il publie une annonce dans un journal local. Plusieurs garçons viennent passer des essais.

Très vite, Dino (Adriano Dafy) se distingue : il est le seul à connaître l’oeuvre du réalisateur, à avoir un discours réfléchi et une démarche réellement artistique. Mais il est tellement dans la séduction que Rémi se méfie. Et puis surtout il est mineur (17 ans et demi). Rémi pense à engager un autre acteur mais finalement Dino va bien revenir sur le devant de la scène. Sauf qu’il devient probable que le film ne se fasse plus ! Qu’importe : Dino n’est pas seulement attiré par un rôle. Il veut côtoyer Rémi et ,plus encore, il le désire. Contre toute attente, ils vont commencer une histoire d’amour.

Cette jolie histoire, que Rémi Lange montre avec une douce impudeur dans cette fausse autofiction qui brouille les pistes va être troublée quand Dino va émettre l’envie d’avoir un enfant. D’abord peu enthousiaste, Rémi se prend au jeu et a même une idée folle : trouver une mère porteuse et tout filmer (la rencontre, l’enfantement, la naissance). Il poste une annonce sur Facebook. Sans surprise, les candidates ne se bousculent pas. Et puis un jour voilà que postule Magali (Magali Le Naour-Saby). Elle est comédienne, Rémi l’avait croisée sur le tournage du film Indésirables. Elle est handicapée aussi mais ça ne l’empêche pas comme elle le rappelle de pouvoir enfanter. Magali a très envie de participer à ce projet artistique et personnel. Mais elle a de nombreuses conditions et va rapidement semer la zizanie entre Rémi et Dino…

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Cette nouvelle oeuvre fauchée et pleine de coeur porte avant tout sur la soif de création. Le cinéma est ce qui fait tenir Rémi Lange debout. Il fait rêver Dino et permet une rencontre amoureuse. Il manque à l’actrice délaissée Magali qui est presque prête à tout pour être devant une caméra. Le projet de bébé qui surgit dans le film peut être vu comme une métaphore de la création artistique. Et comme c’est le cas pour bien des créations, rien ne va se passer comme prévu. Et peut-être qu’au final c’est dans le chaos le plus total que surgira quelque chose.

Le trio Rémi-Lange / Adriano Dafy / Magali Le Naour-Saby est attachant et rafraichissant. Il y a des moments qui sonnent très juste et l’aspect brut et fauché permet parfois de toucher plus facilement le coeur que bien des oeuvres pleines d’artifices. Toutefois, Rémi Lange finit un peu par se prendre ici les pieds dans le tapis. D’abord parce qu’arrivé à un certain point on ne croit plus du tout à son histoire – trop barrée, trop appuyée à l’écran par lui et ses acteurs. On sent la mise en scène, un « réel forcé », la théâtralité, quelque chose de pas du tout naturel par moments qui vient quelque part trahir notre confiance dans cette autofiction proclamée, nous égarer. 

On commence à visionner le film en se disant que c’est un réel journal filmé mais plus ça avance plus on réalise qu’on est parfois dans la dérision ou dans le mensonge. Ca ne serait pas tant un problème que ça si les parties les plus jouées et calculées tenaient la route mais hélas la maîtrise de ce côté fait défaut au cinéaste (trop démonstratif voire un poil hystérique, il manque étonnamment ici de subtilité).  De quoi donner lieu à des instants parfois réellement embarrassants où Rémi Lange donne l’impression de parodier son propre cinéma. Tout cela n’est peut-être qu’une blague au fond mais elle est longue et laborieuse à regarder et, il faut bien l’avouer, très pauvre esthétiquement parlant. 

On avait pourtant vraiment envie de se laisser entraîner dans cette généreuse aventure filmique ponctuée de petits moments de grâce et qui a le mérite de filmer des corps différents avec un amour vraiment palpable.

Ça se regarde sans déplaisir, ça reste sympathique mais il y a quand même une sensation de « Tout ça pour ça ? » au bout de deux heures. A réserver à un public très curieux et très averti, prêt à fermer les yeux face à une ribambelle de maladresses et de fausses notes.

Film sorti au cinéma le 28 août 2019

 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)