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MY OWN PRIVATE IDAHO de Gus Van Sant : sur le bord de la route

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Mike Waters (River Phoenix), beau et jeune blond qui vend ses charmes, traîne dans les rues, passe d’une ville à l’autre, sans logement fixe si ce n’est un squat où il retrouve une bande de gigolos qui lui fait office de famille de substitution. Si le quotidien n’est pas évident, rythmé par les passes, alimenté de drogues, Mike continue de rêver. Il rêve de pouvoir vivre une histoire d’amour avec Scott (Keanu Reeves), son meilleur ami, qui se prostitue lui aussi. Mais ce dernier, issu d’une riche famille et promis sous peu à un grand héritage, semble avoir d’autres plans, lui rétorque qu’il n’est pas homosexuel. Il lui donnera tout de même un peu d’affection, mais plus pour lui faire plaisir qu’autre chose. L’autre chose dont Mike rêve, c’est de retrouver sa mère, dont le souvenir et la disparition l’obsède. Aux côtés de Scott, il part à sa recherche et retrouve son frère, dans l’Idaho. Ce dernier lui révèle des vérités qu’il ne veut entendre. Petit à petit, alors que Scott commence à son tour à s’éloigner de lui, Mike voit ses espoirs et illusions se briser…

my own private idaho

Multipliant les références au Henri IV de Shakespeare, My own private Idaho est le portrait, à la fois douloureux et rêveur, d’un « rebel without a cause ». River Phoenix est Mike, beau garçon paumé, à la recherche de sa mère, sans famille sur qui compter, sans projets, sujet à des crises de narcolepsie. Ces crises, fréquentes, contribuent aux allures oniriques d’un film d’une douceur inattendue étant donné son sujet. Mike tombe au sol, se réveille souvent sans savoir où il est, parfois dans les bras de Scott. On passe d’une ville à l’autre, et si les moyens pour obtenir de l’argent sont toujours les mêmes (les passes, les petits larcins ou autres escroqueries), si certaines routes obsèdent (celle de l’Idaho, point de repère, terre d’enfance de Mike), reste le vent de la liberté. Les personnages évoluent ainsi à la fois enfermés de par leur statut de gigolo, leur absence totale d’équilibre et une certaine forme de liberté. Sans attache, tout pourrait encore rester possible. Mais certains partent avec plus d’avantages que d’autres.

Si Mike voit presque tragiquement tous les éléments se liguer contre lui (il peine à retrouver sa mère, ne la reverra peut-être jamais, finit par réaliser que son amour pour Scott n’est pas réciproque et perd même son amitié), si Bob, chef de la bande des « prostitués / enfants perdus », perd de plus en plus son statut de leader, apparaissant fatigué, pathétique, à côté de la plaque, le jeune Scott ,lui, semble savoir où il va. Fils du maire de Portland, il a souhaité s’affranchir de la vie bourgeoise qui lui était promise. Refus d’un modèle, d’une vie teintée d’hypocrisie, trop confortable, asphyxiante. Plus jeune, il fit de Bob, encore flamboyant, son père spirituel, de substitution, renonçant à ses privilèges, vivant comme un vagabond, vendant son corps, pour ne devoir de comptes à personne, pour se rebeller, pour approcher d’une certaine forme de liberté. Bob et les gigolos de la bande attendent avec une certaine impatience que Scott touche son héritage. Cette rentrée d’argent, partagée, permettrait au groupe de sortir de la marge. Mais Scott ne voit pas les choses ainsi : il songe à devenir un homme, à se racheter une conduite. Et pour cela, il devra tourner le dos à ses amis de la rue.

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Le film dispose de deux personnages extrêmement forts. Scott, fils de riche qui a eu l’envie de s’affranchir mais qui aujourd’hui pourrait retrouver une vie plus normée. Alors qu’il rencontre une gentille et belle italienne, le plan de reconversion est lancé. C’est un personnage complexe, pas évident à cerner, qui séduit tous ceux qui croisent son chemin. Mike est son meilleur ami, il lui témoigne beaucoup d’affection, prend soin de lui lors de ses crises de narcolepsie, agit comme un frère alors que ce dernier aimerait qu’il soit son amant. Décidant de se remettre sur des rails, Scott abandonnera sa vie d’errance et ses amis, laissant Mike complètement seul. Le jeune homme, qui lui a souffert d’absence de repères familiaux, qui a été contraint de se retrouver à la rue, a toujours secrètement aspiré à la normalité. L’image de la famille, de la maison avec clôture blanche, finit par rattraper chaque personnage. Scott peut y accéder sur un coup de tête, Mike, lui, restera sur le bord de la route.

Alors que le quotidien des protagonistes est fait de prostitution et de drogues, jamais le film ne tombe dans le glauque. Il est au contraire toujours tendre, sensible, souvent drôle (on se moque à plusieurs reprises des délires bizarres des clients, leurs lubies), fantaisiste. On y déambule comme dans un rêve, comme plongés dans un profond sommeil, nous aussi allongés sur une route, avec le soleil qui tape sur la tête. On en ressort un peu en nage. Car même si Gus Van Sant rend le tout accessible, s’amuse de temps à autres avec quelques vignettes pop (la scène réussie avec les couvertures de magazines gays dialoguant entre elles), l’ensemble témoigne d’un certain désenchantement, de la fin d’une ère, d’une jeunesse. Mike, rebelle magnifique au destin tragique, reste seul face à une route que l’on devine encore bien semée d’embûches. Mais qui sait, peut-être qu’une main tendue pourrait encore faire son apparition…

Film sorti en 1991 et disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)