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NOUREEV de Ralph Fiennes : obstination et liberté

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L’acteur Ralph Fiennes s’essaie une nouvelle fois à la réalisation avec Noureev qui à travers une période clé de la vie du célèbre danseur dresse aussi bien le portrait d’un artiste obstiné et épris de liberté que d’une Union Soviétique en pleine guerre froide qui a muselé bon nombre d’artistes. Le film vient de sortir en DVD aux éditions Condor (en version simple ou en édition prestige incluant notamment un documentaire et un livret de 56 pages « Des planches au grand écran »).

Né dans un wagon de troisième classe lors d’un voyage en train, le jeune Rudolf Noureev a vécu une enfance marquée par une certaine misère. Pendant cette enfance rude, il se passionne toutefois pour la danse qui va devenir une passion l’habitant complètement. Il décide de ne plus se consacrer qu’à ça et redouble d’efforts pour combattre ses maladresses et se hisser au sommet. L’Etat lui permet de gravir les échelons grâce à diverses bourses et financements mais ce cadeau se révèle à un moment donné empoisonné : on estime que Noureev, peu importe son talent, est redevable et à plusieurs reprises on lui force la main, parasite ses choix. L’obsession de la technique et les traditions l’épuisent, lui qui veut incarner son art, le rendre plus vivant, le transformer.

En 1961, une tournée lui permet de venir pour quelques semaines à Paris avec l’équipe du Mariinsky. Cette venue en pleine guerre froide est encadrée : les jeunes danseurs doivent se tenir à carreaux, on leur déconseille de parler aux français, on régule leurs sorties et quand ils veulent aller se balader seuls ils sont chaperonnés ou sous surveillance. Noureev décide de profiter à 200% de cette ville à la liberté inédite et se fiche des règles : il se lie d’amitié avec deux français, Clara Saint et Pierre Lacotte. Absorbé par l’énergie de la ville et sa vie nocturne, il joue avec les limites et se met, de façon plus ou moins consciente, en danger…

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Si la forme du long-métrage de Ralph Fiennes est classique et propre à celle que l’on peut attendre d’un biopic, le scénario opte pour un portrait s’appuyant sur une narration un peu éclatée. Le réalisateur ne nous raconte pas de façon linéaire toute la vie de Noureev de sa naissance à sa mort et préfère faire le portrait de cet artiste en s’appuyant sur ce qui a constitué son essence. Le tournant de sa vie s’opère à Paris alors qu’une liberté qui était en permanence limitée ou encadrée se révèle potentiellement possible. Au temps fort du « Passage à l’Ouest à l’aéroport de Paris-le-Bourget » s’entremêle des flashbacks montrant l’enfance ou la naissance de Noureev en tant que danseur.

Le portrait évite l’hagiographie et est tout en nuances, servi par l’interprétation très solide du comédien Oleg Ivenko. Rudolf Noureev est montré comme un jeune homme complètement dévoré par son art, ambitieux et insolent. Plus il grandit, plus il s’obstine et refuse de faire des concessions et ce à tous les niveaux. C’est un frein certain dans sa vie personnelle (ses amis le trouvent facilement égoïstes et il reste insaisissable pour ses amants, hommes comme femmes) mais surtout dans sa carrière où il se retrouve dans un bras de fer permanent et de plus en plus dangereux avec les institutions de son pays. Parfois antipathique, parfois admirable et touchant, le personnage est toujours captivant. Les numéros de danse, filmés de façon appliquée, rendent bien justice au travail de l’artiste.

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L’histoire de l’homme est intéressante mais le film vaut aussi et surtout pour ce qu’il raconte de la guerre froide, de la façon pernicieuse et de plus en plus inquiétante qu’a pu avoir l’Union Soviétique d’exercer son emprise sur « ses » artistes. La dernière partie du métrage, intense et sous haute tension, montre bien à quel point il a fallu à Noureev redoubler de courage pour s’en sortir.

Si forcément on aurait aimé que l’oeuvre s’attarde plus sur les amours du danseur, le parti pris de ce film élégant qui fait le job finit par emporter l’adhésion avec notamment des personnages secondaires bien amenés (Ralph Fiennes en Pouchkine tendre et ambigu, Chulpan Khamatova en femme égarée de ce dernier et plus stratège qu’il n’y parait, Adèle Exachropoulos qui surpasse son accent pour se fondre dans la peau de la touchante Clara Saint… et le beau Raphaël Personnaz dans le rôle de l’ami délicat Pierre Lacotte). C’est une belle porte d’entrée vers l’univers de Noureev et, comme c’est souvent le cas avec les films qui ont le milieu de la danse comme décor, un beau cri de liberté.

Film sorti en salles le 19 juin 2019 et disponible en DVD et Blu-ray aux éditions Condor

 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)