CINEMA

PANIQUE À NEEDLE PARK de Jerry Schatzberg : piqûre d’amour

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New York, Sherman Square, quartier surnommé « Needle Park » par les héroïnomanes. Helen (Kitty Winn) vit chez son petit ami artiste, Marco. Elle n’est pas au plus haut de sa forme et pour cause : elle vient de subir un avortement. Le dealer de Marco, Bobby (Al Pacino), qui l’avait remarquée alors qu’il passait chez lui lui vendre de la drogue, vient voir la jeune femme lorsqu’elle est à l’hôpital. A sa sortie, elle le retrouve dehors en train de l’attendre et apprend que Marco est parti, rompant ainsi sans un mot avec elle. Helen passe dès lors tout son temps en compagnie de Bobby, qui ne cache pas sa vie pour le moins agitée (il gagne « son pain » en dealant de la drogue, en volant et en participant à des trafics divers et variés, a déjà fait de la prison plusieurs fois, prend de l’héroïne le soir avant de dormir).

D’apparence simple, ordinaire, sage, Helen se laisse séduire par ce beau brun un peu fou, sensible, qui évolue dans un univers sombre, un peu pathétique, mais qu’elle ne jugera jamais, se laissant même par moments fasciner par les marginaux qui l’entourent. Une histoire d’amour commence, intense, fusionnelle. Ils vivent ensemble, projettent de se marier. Helen accepte d’aider Bobby sur certains coups. Mais quand il se drogue, elle se sent seule. Dans ces moments là, il n’est plus qu’une ombre, ne lui fait plus l’amour. Elle décide alors de le rejoindre à sa façon, commençant elle aussi à se piquer. C’est ce qui marquera le début d’une descente aux enfers.

Dépendants tous les deux, Bobby et Helen vont de plus en plus peiner à trouver de l’argent pour avoir leur dose. Bobby accumule les mauvais coups, Helen passe ses journées à l’attendre, à errer, se shooter… Puis un jour, l’amoureux passionné et attentif est à nouveau envoyé derrière les barreaux. Quand il sort de prison, il retrouve la femme qu’il aime transformée : en son absence, Helen s’est prostituée pour assouvir son addiction. Leur quotidien reprend mais les choses ne sont plus pareilles. La magie et l’insouciance des débuts ont cédé la place à une vie de drogué, un cercle vicieux, fait de dangers et de sacrifices…

panique à needle park

Adapté d’un roman de James Mills, Panique à Needle Park offre à Al Pacino son premier rôle d’envergure au cinéma. Film sur l’enfer de la drogue, ce deuxième long de Jerry Schatzberg est aussi et surtout une histoire d’amour entre deux jeunes paumés évitant bien des clichés. Helen, tout d’abord, n’est pas une victime. C’est un personnage étrange, un peu fuyant, difficile à cerner. Dès les premiers plans, elle apparaît comme un fantôme, mal en point. On apprend au détour d’une phrase qu’elle vient de se faire avorter. Ayant mystérieusement fui sa famille, elle n’a pas de foyer, aucune stabilité. Elle ne se méfie pas quand elle découvre les activités de Bobby, ne lui fait jamais la morale, ne juge pas ou ne prend pas peur quand elle intègre le petit monde de Needle Park dans lequel il évolue, où les voleurs, les prostituées et les héroïnomanes se retrouvent pour oublier leur malaise à coup de seringues.

C’est comme si il y avait en Helen une force noire qui la poussait naturellement vers le vide. Elle avance lentement vers sa propre chute, sans peur, docile. C’est que pour la première fois elle a trouvé un garçon qui la regarde, qui l’aime sans le moindre doute. Bobby a beau baigner dans une multitude d’affaires louches, il semble parfaitement gérer sa vie. Ainsi, si le soir il n’est qu’une loque après avoir pris sa dose, quand il est avec Helen il est un jeune homme ordinaire, plein de vie, d’enthousiasme, de douceur. Si au fil du temps il finit par la mêler à ses délits, il reste toujours bienveillant à son égard, redouble d’attentions. La première partie du film est une sorte d’étrange love story, belle et émouvante, dans le monde des junkies. Le danger rode mais le couple se pense plus fort et au-dessus de tout. Néanmoins un basculement s’opère quand Helen prend la décision de se piquer à son tour, pour faire comme Bobby, pour ne plus être à l’écart le soir quand il part dans ses trips seul au coin du lit.

panique à needle park

Après un séjour conséquent en prison, Bobby retrouve « la femme de sa vie » en piteux état. Elle se prostitue pour pouvoir continuer à se droguer. Alors que jusqu’alors leur quotidien oscillait entre la drogue et la légèreté, le paysage finit par sérieusement s’obscurcir. Peinant à joindre les deux bouts, le couple se laisse dériver. Bobby reprend ses trafics alors que les forces de l’ordre l’ont dans le collimateur, il finit par accepter qu’Helen se prostitue afin de payer leur loyer et leur dope. Ils ne rient presque plus ensemble, s’éloignent l’un de l’autre, n’ont plus vraiment d’intimité. Puis la flamme resurgit, du moins le croient-ils, avant qu’Helen ne réalise à quel point ils sont en train de sombrer. D’ordinaire et un peu troublée, la jeune femme est passée au stade de toxico à la ramasse, sans plus aucune perspective d’avenir. Elle émet un moment l’idée de tout lâcher et partir vivre à la campagne mais finit par se résigner : Bobby ne veut pas quitter la ville, et elle ne peut quitter Bobby. Ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre, elle a cru qu’en se droguant elle se rapprocherait encore un peu plus de lui mais par une simple piqûre elle a amorcé le déclin de leur amour. La magie disparaît : ils étaient deux amoureux prêts à affronter le monde malgré leurs failles, ils ne sont plus que deux compagnons d’infortune rêvant à des jours meilleurs mais incapables de se ressaisir.

Passant de l’insouciance à la douleur, de la complicité rare à la trahison, les deux amoureux tragiques de Panique à Needle Park sont incarnés par un duo d’acteurs épatants. La mise en scène est assez simple, au plus proche du réel, intimiste, évitant toute lourdeur mais n’édulcorant pas l’univers dans lequel se situe l’action (on n’échappe pas aux grands plans avec des piqûres). C’est un film profondément mélancolique, désenchanté, sur deux jeunes qui s’éteignent côte à côte, qui finissent par se faire du mal sans pouvoir pour autant vraiment se séparer. Triste, parfois dur à regarder ,mais très bien mené et intense.

Film produit en 1971 et disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)