CINEMA

PRIS AU PIÈGE de Max Ophüls : du rêve à la haine

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Leonora (Barbara Bel Geddes) vit en colocation avec une amie dans un petit appartement. Comme beaucoup de jeunes femmes, elle rêve de fuir sa condition modeste grâce à un mariage avec un homme riche. En attendant, elle rêve d’accessoires de mode et de manteaux en vison devant des magazines de mode. Histoire de mettre toutes les chances de son côté, elle économise et se paie des cours dans une « école de charme » où on lui apprend à bien se tenir, à faire la conversation…

En dehors des cours, la douce midinette travaille comme mannequin dans un grand magasin. C’est là qu’elle est approchée par un certain Franzy Kartos (Curt Bois) qui l’invite à une soirée sur un yacht où devrait être présent le millionnaire Smith Olhrig (Robert Ryan). Mais si elle a bien des rêves de princesse et qu’elle fantasme sur un mariage avec un homme puissant qui bouleverserait son quotidien, Leonora n’est pas si vénale : elle n’aime pas les mondanités, espère que son prince charmant débarquera naturellement dans sa vie, sans stratégie de sa part. Poussée par sa seule amie, elle finit pourtant par se rendre à la soirée.

Mais alors que Franzy Cartos lui avait promis de lui envoyer un taxi, la belle se retrouve en rade au milieu de la nuit, incapable de rejoindre le yacht. Débarque de nulle part un inconnu qui lui propose de l’y emmener après avoir réglé quelques affaires. Il s’avère que cet inconnu n’est autre que le millionnaire Smith Olhrig. Trouvant ce type de soirées ennuyeuses, il propose à Leonora d’aller avec lui en ville. Elle accepte, tentant de masquer sa joie d’avoir peut-être réussi sans effort à trouver le bon parti dont elle rêvait tant. Mais Olhrig n’est pas aussi romantique qu’elle pouvait l’espérer : il l’amène vers chez lui, dans le but de l’inviter à passer la nuit. Fidèle à ses valeurs, Leonora demande à être ramenée chez elle.

Plus tard, lors d’une séance chez son psy, le riche businessman qui a pratiquement tout réussi dans sa vie et qui commande une multitude d’entreprises, parle de Leonora en des termes peu flatteurs. Elle est à ses yeux à peu près tout ce qu’il déteste : une fille naïve attirée par son argent. Mégalo, ne supportant pas qu’on lui tienne tête, Olhrig provoque son psy qui lui dresse un portrait peu reluisant de lui-même et avance qu’il ne pourrait pas se marier. Par défi, le tordu millionnaire décide alors de demander Leonora en mariage. Cette dernière accepte, sincèrement éprise. Mais si leur mariage, relayé par la presse, ressemble en apparence à un conte de fées, la jeune épouse va progressivement vivre un cauchemar.

Seule toute la journée dans son immense demeure de Long Island, Leonora passe son temps à attendre un époux qui ne lui témoigne que du dédain, qui à l’évidence ne l’aime pas et la considère comme l’une de ses employées. Elle doit ainsi jouer à la potiche, à la maîtresse de maison, quand il débarque à 3h du matin avec des invités…

Fatiguée et frustrée, ne supportant plus d’être traitée comme un jouet, Leonora a l’audace de claquer la porte. Elle s’installe dans un petit studio et trouve un travail de secrétaire dans un cabinet médical. L’un de ses deux patrons, le docteur Quinada (James Mason), un homme bon, passionné et ne s’intéressant pas aux affaires et à l’argent, la séduit peu à peu. Mais peuvent-ils espérer vivre un jour leur amour ? Smith Olhrig , s’il n’a pas retenu sa femme quand elle est partie, ne compte pas la laisser souiller sa réputation ou le quitter. Considérant qu’elle lui appartient, il fera tout pour l’empêcher de retrouver sa liberté…

pris au piège film max ophüls

Adaptation du roman Wild Calendar de Libbie Block, Pris au piège (Caught en VO) est l’un des rares films de Max Ophüls tournés aux Etats-Unis. Le début peut légèrement faire penser au Rebecca de Hitchcock (une fille de condition modeste croit vivre un rêve éveillé grâce à un mariage avec un séduisant millionnaire mais débarque dans une immense demeure où elle ne se sent pas à sa place) mais Ophüls emprunte d’autres directions, plongeant le couple qu’il met en scène dans un rapport de force de plus en plus violent.

Si Leonora espérait bien trouver un mari riche, elle aime vraiment Smith lorsqu’elle l’épouse. Ce qui n’est pas du tout le cas de ce dernier qui considère cette union comme un banal contrat lui permettant d’afficher en apparence une réussite à tous les niveaux (il est désormais un homme d’affaires au vertigineux succès et l’époux d’une jeune femme qui rend bien sur les photos des journaux). Leur relation part sur un malentendu : jamais Smith ne voudra voir que celle qu’il a épousé a des sentiments sincères à son égard. A force de se consacrer à sa carrière, de bâtir un empire, il s’est complètement replié sur lui-même et ne fait plus confiance à personne. Seule la réussite l’intéresse et les autres, surtout ceux qui refusent de se soumettre à ses volontés, ne constituent que des obstacles. Quand Leonora ose lui tenir tête et réclamer l’affection qu’il ne lui a jamais donnée (ils ne sont jamais parti en voyage de noces, il ne lui consacre qu’une heure par jour et souvent ils ne sont même pas seuls), il la remet à sa place et la traite comme une vulgaire employée. Comprenant qu’elle est mariée à un homme qui ne l’aimera sans doute jamais, qui la méprise et s’est moqué de sa naïveté, la belle à l’audace de prendre la fuite.

Ce mariage raté servira de leçon à Leonora qui peu à peu, grâce à son rapport professionnel et de plus en plus sentimental avec le Docteur Quinada, retrouvera des valeurs simples, comprendra que pour être heureuse elle n’a pas besoin d’argent mais simplement de quelqu’un qui l’aime pour ce qu’elle est. Si le triangle sentimental qui se construit n’a rien de nouveau, la guerre que finissent par se déclarer Leonora et Smith donne au film un cachet tout particulier. Un affrontement houleux et pervers, Smith Olhrig se révélant être prêt à tout pour punir son épouse qui a refusé de lui obéir. Quand quelque chose tracasse le businessman enfant gâté, il se révèle sujet à des crises pouvant menacer son existence. Il a déjà subi des attaques lorsque des contrats tombaient à l’eau et va en faire plusieurs suite à ses disputes avec Leonora.

pris au piège film max ophüls

Si on pouvait penser que cela était dû à un amour refoulé, au fil de l’intrigue on finit par comprendre que la seule chose qui heurte cet homme froid que l’argent a complètement déshumanisé est le fait de ne pas avoir ce qu’il veut, que tout ne se passe pas comme il l’entendait. Alors que Leonora espère divorcer pour peut-être vivre une nouvelle histoire avec le tendre Docteur Quinada, elle apprend qu’elle est enceinte. Elle n’a alors plus d’autre choix que de retourner auprès de son mari qui va en faire sa prisonnière, la sadisant avec un plaisir de plus en plus préoccupant, s’amusant à la priver de sommeil, à la rendre folle…

Du rêve au cauchemar, de l’amour naïf à la haine, nous suivons le petit chemin de croix de Leonora qui trouvera au final une porte de sorte via un faux happy end pour le moins gonflé. La mise en scène est élégante (la façon de filmer la grande demeure vide et anxiogène et le cabinet médical étroit mais plein de vie), l’écriture à la fois mordante et d’une rare noirceur. Une belle occasion de briser le mythe du prince charmant.

Film sorti en 1949 et disponible en VOD et DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)