FICTIONS LGBT

RACE D’EP de Lionel Soukaz et Guy Hocquenghem : histoires de l’homosexualité

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Film gay culte et rare de Lionel Soukaz et Guy Hocquenghem, Race d’Ep (soit « pédéraste » en verlan) avait beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie en 1979 car on avait menacé de le classer « x » et qu’il avait été amputé de « bouts tabous ». De nombreuses personnalités avaient soutenu le film en signant une pétition dans le journal Libération du 8 octobre 1979 parmi lesquels Michel Foucault, Simone de Beauvoir, Roland Barthes, Patrice Chéreau, Marguerite Duras…

Le projet, qui a une dimension à la fois intime, militante et historique, raconte une certaine histoire de l’homosexualité des années 1900 au début des années 1980. Le métrage est ainsi scindé en 4 parties, très différentes les unes des autres.

1ère partie : les années 1900 – Le temps de la pose

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Ce premier segment s’intéresse à la figure du baron Wilhem von Gloeden, photographe allemand connu pour ses oeuvres de nu masculin. Installé en Italie, à Taormina, il s’était passionné pour les jeunes hommes du coin. Des journées passées à pousser les garçons à prendre des poses suggestives et souvent dénudées sans qu’ils ne réalisent toujours le caractère hautement homoérotique de la chose.

Les acteurs sont amateurs mais cette première partie ne manque ni de charme ni d’humour, montrant d’un côté l’artiste très sérieux et exigeant avec ses modèles et ces derniers qui s’amusent ou se fatiguent un peu, ne comprenant pas trop ce qui se passe vraiment. Désir caché de l’artiste pour cette jeunesse qui se ressent à travers les nombreux clichés qui défilent à l’écran et que le film s’amuse à recréer de façon ludique et érotique.

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En voix off, un des modèles, Il Moro, raconte son expérience avec une certaine candeur ce qui prête souvent à sourire. Le Baron avait mis dans la lumières ces jeunes mâles essentiellement issus de milieux modestes, se sentant d’un coup sous les feux de projecteurs. Certains artistes comme Oscar Wilde ou Marcel Proust se seraient rendus chez le photographe pour admirer ses oeuvres ou lui en commandaient.

C’est ici le portrait d’une certaine légèreté, d’une homosexualité fantasmée mais cachée, tue. Plus tard, Il Moro allait hériter des clichés mais allait être bien embêté par les fascistes dans les années 1930, considérant que tout cela était de la pornographie.

2ème partie – année 1930 – Le 3ème sexe ou des années folles à l’extermination

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On bascule ici dans quelque chose de plus historique et de documenté. Il y est question de la répression, du procès Wilde, d’une Allemagne en pleine mutation. Des associations et des magazines gays se forment, on se retrouve discrètement pour faire la fête. Magnus Hirshfeld étudie la sexualité humaine, parle de troisième sexe.

Le segment rend hommage au travail du médecin allemand qui a effectué un travail colossal de recherche sur le masculin et le féminin, l’intersexualité. En voix off on nous raconte la passion de son travail et sa chute par le témoignage de sa secrétaire dévouée.

Le film reconstitue un peu du quotidien de Hirshfeld et ses collaborateurs, montre quelques visites et surtout son travail extrêmement documenté. Hélas, comme expliqué, ce travail va se retourner contre les personnes LGBT alors que les nazis vont se pencher notamment sur des travaux, « preuves matérielles d’une différence corporelle entre homos et normaux ».

La fête qui existait encore tourne au cauchemar avec les rafles dont certains continuaient à espérer qu’il ne s’agissait là que de rumeurs. Le cabinet d’Hirshfeld est anéanti, il devient la cible des attaques nazies, étant à la fois gay et juif.

Cette deuxième partie s’achève sur les mots bouleversants de la voix off de la secrétaire, revenant sur les camps, tous ces triangles roses, ces morts par milliers et cette extermination culturelle puis physique pour laquelle au final personne ne s’est jamais excusé.

3ème partie –  année 1960 – Sweet sixteen in sixties

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Après le cauchemar, une bulle pop avec ce troisième chapitre qui raconte l’euphorie d’un garçon de 16 ans. C’est la libération, la jeunesse a un parfum d’éternel. On tombe amoureux et tout devient possible.

Sur une musique pop sixties souffle un vent de liberté. Le personnage parle en voix off d’un « Paradis gay ». Sexe sans tabou, vagues de caresses, orgies, insouciance. Il y est aussi question de voyages torrides au Maroc.

C’est le segment le plus court, le plus joyeux, le plus charnel aussi.

4ème partie – année 1980 – Royal Opera

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Dernier segment, Royal Opéra est aussi le plus cinématographique de tous. Il s’articule autour d’un duo formé par Guy Hocquenghem et Piotr Stanislas (icône de l’époque, vu dans le film Nous étions un seul homme, ayant participé à de nombreux films x hétéros comme gays).

La voix off est tenue par un américain (Piotr Stanislas) qui confesse que quand il pense à Paris il se souvient d’une nuit qui se matérialise à l’écran. Plongée dans le souvenir : le voici, devant faire un arrêt par la capitale. 6 heures à tuer avant de rentrer à Détroit. Ce représentant en machine agricole hétéro a une impulsion alors qu’il se trouve dans un car Air France. Il est attiré par un bar tabac, pour acheter des cigarettes et aussi avoir un peu de contact avec des gens.

En bon touriste, il se retrouve dans un bar gay d’Opéra peuplé de « déchets ». Habitués en quête de coup d’un soir, gigolos, folles extraverties se mélangent et lui se retrouve là au centre avec son style chic et son regard un brin mélancolique. Il se laisse alpaguer par un gay haut en couleurs campé par Guy Hocquenghem. Dès lors la voix off de ce deuxième personnage s’ajoute.

On suit le même récit de cette nuit, jusqu’au petit matin, à travers deux points de vue. Et ils diffèrent grandement. Pour l’américain un peu coincé, c’est la découverte d’un autre monde. Il a l’impression d’être face à des extraterrestres. Il laisse le client du bar lui parler encore et encore de ses histoires, des gens qui les entourent. Il l’accompagne dans une marche à travers les rues de Paris qui va le faire naviguer entre les Tuileries, passages en mode « tasses » et des recoins près de la Seine un peu sombres. Il dit avoir de la pitié pour son camarade du soir qui a l’air de se sentir bien seul et qui n’a clairement aucune chance de le séduire.

Se superpose le récit du français qui raconte au téléphone cette nuit, complètement exalté, en faisant des tonnes pour rendre ses amis jaloux. Il se vante d’avoir vécu une romance avec cet homme chic, peut-être russe, être allé avec lui dans son hôtel… Cela donne lieu à des passages de comédie vraiment hilarants. Cette partie a par ailleurs un petit cachet Nouvelle Vague qui fait plaisir à voir, l’homosexualité ayant été si peu présente de cette partie tant aimée du Cinéma Français.

A travers cette ballade nocturne pleine de charme et riche en second degré se dessine une homosexualité plus banale où l’on peut revendiquer le droit de ne pas être lisse, de se désolidariser un peu du mouvement global, où l’on célèbre le plaisir d’être à la marge. Si l’issue est mélancolique, cette quatrième partie laisse un parfum de légèreté. C’était avant que le Sida ne ramène l’horreur au premier plan…

En plus de son charme vintage, son côté militant et insolent, Race d’Ep est une proposition de cinéma inclassable, libre, où l’on apprend beaucoup de choses. On voyage à travers le temps, à travers différentes époques, différentes voix, différentes représentations et perceptions de cette « race » du titre, insulte de loubards saisie au vol pour raconter « la naissance d’une nouvelle identité, devenue en cent ans une quasi-nature ».

Sorti en 1979, le film n’a toujours pas été édité en DVD à ce jour ! Il est parfois projeté dans des festivals ou des rétrospectives (une projection avait eu lieu à la Cinémathèque en 2019). Le réalisateur Lionel Soukaz en a mis des bouts sur son compte Dailymotion et des copies illégales circulent parfois sur le net (pour ma part j’ai mis 10 ans pour mettre la main sur une de ces copies, il faut toujours être patient). Race d’Ep est aussi un livre qui lui est facilement trouvable et qu’il est possible de commander en ligne.

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)