CINEMA

ROCCO de Thierry Demaizière et Alban Teurlai : l’homme derrière la légende

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Légende du x hétéro, Rocco Siffredi est un objet d’attraction et de répulsion, de fascination et de curiosité. Ce documentaire très esthétique qui entend dresser son portrait à un moment clé de sa vie s’ouvre sur un des éléments qui a largement contribué à forger le mythe de la star : son manche imposant. Un objet de fantasme et de dérision, d’excitation et de peurs.

La caméra des deux réalisateurs suit l’italien à l’image de macho ultime le temps de deux années durant lesquelles Rocco fait le point sur sa vie. Désormais âgé d’une cinquantaine d’années, l’amant fougueux objet des rumeurs les plus folles officie à la fois comme producteur, réalisateur et comme modèle occasionnel. Le film le montre en majeure partie sur son terrain de prédilection : les plateaux de tournage où il fait équipe avec Gabriele, son cousin fantaisiste et vaguement frustré (il avait tenté de devenir modèle puis avait dû se résoudre à l’évidence qu’il n’arrivait pas à assurer les performances requises; il travaille désormais derrière la caméra, avec passion, et tente ici ou là de mettre en scène des intrigues originales pour ne pas dire improbables).

A la fois très sûr de lui et professionnel, Rocco est un réalisateur, un acteur et un businessman qui sait ce qu’il veut. Plein d’assurance, doté d’une autorité naturelle et d’un magnétisme déroutant, il sait mieux que personne aborder et apprivoiser ses partenaires. Il ne lui faut pas plus d’un geste, d’une parole ou d’un regard pour dominer la personne qui est en face de lui, prendre l’ascendant, mettre en confiance et donner envie de repousser ses limites. Parfois à ses risques et périls.

Ce qui est troublant dans le rapport de l’homme à ses actrices, c’est son mélange d’humanité, de sensibilité et de perversité. Il est à l’écoute mais il admet volontiers pouvoir être aussi incontrôlable. Il ne faut pas grand chose pour qu’une caresse se transforme en claque, qu’un sourire laisse place à une étreinte des plus brutales les cheveux tirés. Pas de doute : sur les tournages il est le roi, celui qu’on admire, qu’on désire, dont on sollicite le regard ou l’aval en permanence. Les barrières sont floues : si le x est bien montré comme un travail, il est bien évidemment assurément singulier. On est un peu étonnés de voir Rocco palper, embrasser et fricoter avec toutes les performeuses. Est-ce une façon de jouer de l’affect pour les mettre en confiance, de profiter de son aura sexuelle pour pousser les filles à se dépasser, une manière plus ou moins consciente de profiter de sa position de « roi du x » et de se faire plaisir sur son lieu de travail ?

rocco film biopic

Thierry Demaizière et Alban Teurlai ne détournent pas les yeux et montrent à la fois le caractère subversif et excitant de l’industrie du x, son aspect bricolé et sympa, la joie de la troupe, le plaisir des expériences mais aussi la tristesse, la fatigue, l’égarement et la violence. Rocco a été de nombreuses fois fustigé pour sa façon très hard de traiter ses partenaires. Si, à l’instar de certaines des jeunes femmes qu’on voit passer dans ce long-métrage, pas mal de filles ont l’air paumées et n’ont pas l’air de savoir exactement ce qu’elles font là, pouvant potentiellement esquinter leur vie, d’autres assument leurs penchants pour une sexualité XXL et sans trop de limites.

Kelly Stafford, comparse légendaire de Rocco Siffredi, rappelle à quel point la société est stigmatisante. Elle se définit comme une femme forte et indépendante qui prend son pied dans la soumission avec des hommes qui arrivent à lui tenir tête et susceptibles de pouvoir l’amener à s’oublier. En l’écoutant, c’est toute l’ambiguïté de la pornographie qui ressort : si on peut comprendre les personnes qui s’acharnent sur la condition des actrices x (et en particulier celles en provenance d’Europe de l’Est – il serait naïf de penser qu’il n’y a pas de dérapages et que plus d’une s’y s’ont cassé les dents), on peut aussi regretter cet éternel cliché qui voudrait que chaque performeuse x soit une victime qui n’a aucune conscience de ce qu’elle fait. Le documentaire montre à la fois des working girls en pleine possession de leurs moyens, qui aiment le sexe et se plaisent à jouer avec les limites que quelques personnalités plus égarées, emportées dans une industrie qui fait peu de cadeau et où la carrière ne peut durer que quelques mois seulement.

rocco film biopic

Le film est autant intéressant pour le portrait qu’il dresse de son sujet que pour tous ceux qui l’entourent. Si l’envie de Rocco de se confier et de déballer ses blessures intimes (la mort de son frère puis de sa mère qui le hantent, son addiction au sexe, son incapacité à s’accommoder à une  » vie normale » loin des plateaux) peut conduire à certains passages parfois un poil trop explicatifs, l’ensemble se révèle franchement passionnant. Rocco est à la fois un amant excitant et terrifiant, un homme alpha sûr de lui et une âme blessée, un mari amoureux et un amant volage et insatiable, un père attentionné, un ami souvent ingérable, un héros qui doute et un narcissique à peine masqué, un confident ou un homme d’affaires qui sait plus ou moins toujours parvenir à ses fins.

Le portrait tout en nuances qui émerge de cette oeuvre hypnotique oscillant entre désir et malaise, vertige de la jouissance et dangerosité de l’excès, ne manque pas de susciter des réflexions et des sensations fortes. Dans les yeux de Rocco, de la fierté, toujours de l’envie, mais aussi parfois de la fatigue et de la mélancolie. Icône porno vénérée par des centaines de milliers de garçons, il est loin d’être infaillible et doit comme tout le monde composer avec des dilemmes moraux universels : la peur de blesser ses enfants, l’impression parfois de ne pas mériter sa femme qui le soutient et le comprend au-delà des normes imposées. « Rocco » est un documentaire vibrant et captivant qui laisse son empreinte et qui invite à mettre au placard ses préjugés.

Film sorti en 2016 et disponible en VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)