FICTIONS LGBT

THE NORMAL HEART de Ryan Murphy : un terrifiant point d’interrogation

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Etats-Unis, début des années 1980. La communauté gay s’amuse à tout va dans le petit coin de Paradis que constitue Fire Island. Ned Weeks (Mark Ruffalo) débarque au milieu du soleil et des jolis garçons et goûte à ce climat d’insouciance générale en compagnie de ses camarades. Mais voilà que son ami Craig (Jonathan Groff), dont il était venu fêter l’anniversaire, est sujet à un étrange malaise. Quelques semaines plus tard, le beau blond meurt brutalement. Dans les journaux on parle d’une mystérieuse nouvelle forme de cancer qui toucherait les gays. Au fil des semaines, les contaminations se succèdent sans que personne ne sache vraiment ce qui est en train de se passer.

Au cœur d’un milieu hospitalier dépassé, le docteur Emma Brookner (Julia Roberts) lutte pour essayer de trouver des solutions, consacre tout son temps à soigner et veiller sur les contaminés. Elle demande à Ned de sensibiliser sa communauté en suggérant aux homosexuels d’éviter tout rapport sexuel. D’abord perplexe, voyant de plus en plus de proches succomber à ce qui se révèle être une véritable épidémie, le romancier se change en militant et essaie de tirer la sonnette d’alarme. Mais il ne trouve guère trop de soutien : les garçons ne veulent pas se confronter à la réalité, préfèrent continuer à faire la fête.

Les mois passant, les choses s’aggravent sérieusement et Ned, son meilleur ami Bruce (Taylor Kitsch) et un petit groupe se réunissent pour tenter de faire avancer les choses, lutter pour que le gouvernement considère le problème et accélère les recherches. Mais ils ont de plus en plus l’impression de parler dans le vide. Le virus, aux yeux de la majorité, ne concerne qu’une minorité gay que la société prend le parti d’ignorer. A la détresse et l’injustice finit souvent par laisser place la colère.

En parallèle à son combat, Ned cultive une histoire d’amour avec un beau jeune homme plus jeune que lui, Felix (Matt Bomer). Quand ce dernier se révèle malade, la pression monte encore d’un cran. Ayant passé sa vie à se battre pour s’affirmer, Ned refuse de se laisser marcher sur les pieds, interpelle avec férocité les différents pouvoirs et organisations qui laissent mourir des milliers de gens. Sa pugnacité et ses provocations ne sont pas du goût de tout le monde et suscitent des interrogations dans la cellule de soutien et de lutte qu’il a créé. Portrait d’un homme, d’un couple, d’une communauté, d’une société face à un fléau qui continue encore aujourd’hui de faire des ravages…

the normal heart film

Adaptation de la pièce éponyme de Larry Kramer, The Normal Heart a été réalisé par Ryan Murphy  pour la chaîne de télévision américaine HBO. Ce téléfilm de luxe au casting impressionnant constitue ni plus ni moins l’une des plus belles œuvres de fiction traitant de l’apparition du Sida et fera indéniablement date. C’est un film magnifique, dense, sur un sujet tristement connu, abordé avec une rare sensibilité et intelligence.

Nous sommes invités à nous replonger au début des années 1980. Après quelques premières minutes festives, orgiaques et ensoleillées, le ciel s’obscurcit. Les premières contaminations ont lieu, personne ne sait de quoi il s’agit, la mort emporte de plus en plus de garçons avec une vitesse et une brutalité terrorisantes. The normal heart parle d’abord de solidarité et d’absence de solidarité. La communauté gay elle-même a eu du mal à se souder pour considérer le problème, à admettre qu’un véritable poison était en train de gâcher la fête. D’un petit parfum de libération sexuelle dans une certaine clandestinité, en marge, le quotidien des homos a basculé dans un cauchemar cruel et semblant interminable.

S’il a été difficile pour les LGBT de faire front, il faut dire que pour parvenir à interpeller les hétéros et les pouvoirs et organisations indispensables, il s’agissait d’un véritable parcours du combattant. Il fallait agir vite mais le gouvernement a tout laissé traîner. Lors d’une visite de Ned à la Maison Blanche, on le voit s’entretenir avec un conseiller du Président qui soulève subtilement le problème : le virus touchait essentiellement des gays, il n’était pas possible de prouver que des hétéros « ordinaires » pouvaient y être exposé. Difficile alors d’apporter son soutien, de faire une priorité d’un maux renvoyant à une sexualité  encore jugée décadente par beaucoup à l’époque …

the normal heart film

On voit et on ressent la panique de chacun face à un énorme point d’interrogation. Impossible de savoir comment traiter ce fléau, d’en déceler la véritable cause. Dans les hôpitaux, la parano gagne le personnel qui ne se déplace plus qu’avec des masques, certains employés refusant même d’être dans la même pièce que les malades. Ayant été touchée et ayant connu l’ostracisation via la Polio, le docteur Emma Brookner fait figure d’exception en se démenant pour tenter de faire avancer les choses. Ryan Murphy nous rappelle à quel point ces années ont été difficiles, impitoyables. Certains n’osaient même plus embrasser leur compagnon de peur d’être contaminé, les malades ne pouvaient masquer leurs tâches et devaient composer avec le regard des autres les renvoyant à une image de monstre, à un profond dégoût d’eux-mêmes.

Face à une menace de mort de plus en plus grande et un immobilisme qui rend fou, chacun finit par peiner à garder son sang froid. Ned Weeks le premier. La rage de vaincre qui l’habite le pousse à employer des méthodes qui ne sont pas pour plaire à ses amis militants. The normal heart dessine avec complexité et humanité le portrait de cet homme intense, à vif, qui va voir toute sa vie, tout ce qu’il avait accompli, bouleversé en quelques années. Tombant pour la première fois amoureux, quand il apprend que Felix est malade, tout s’accélère, se brise. Si cette fiction est avant tout politique, elle est aussi très sentimentale. Et la love story centrale entre Mark Ruffalo et Matt Bomer est l’une des plus belles qu’on ait pu voir sur un écran depuis longtemps.

Au milieu du chaos, des hommes et des femmes se battent pour survivre, pour sauver leur prochain, pour l’égalité, le respect. Un mélange d’entraide et de déchirements, d’amour et de colère. La mise en scène est pleine de souffle, les acteurs livrent des performances bouleversantes, la reconstitution est soignée et sobre, la bande-originale parfaite. On assiste, avec beaucoup d’émotion, à ce triste spectacle, qui nous pousse à nous souvenir d’une époque sombre pleine d’incompréhension et d’injustice, de rêves et d’amours brisés. Un véritable devoir de mémoire, nécessaire, utile, déchirant. Chef d’oeuvre en devenir.

Film diffusé sur HBO aux Etats-Unis en 2014. Disponible en DVD

 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)