CINEMA

UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT de Bi Gan : chef-d’oeuvre hypnotique

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C’est le genre d’oeuvre qui divise profondément et j’avoue que moi-même en début de parcours je me suis senti un peu perdu. « Un grand voyage vers la nuit » est le nouveau long-métrage chinois de Bi Gan et il adopte un rythme très lent, un style très élégant et contemplatif. La narration est éclatée un peu à la façon d’un Mullholland Drive. Je suis allé le voir car j’avais lu à droite à gauche des références à Lynch, Wong Kar-Wai ou même Tarkovski et Hitchcock. Forcément ça pique la curiosité et on se dit qu’il peut y avoir là une vraie expérience de cinéma. Et c’est bien le cas. Je suis sorti de la salle renversé ! 

Bi Gan ne facilite pas la tâche à son spectateur qui doit bien se concentrer pour savoir où il met les pieds ou plutôt où il va les perdre. Nous suivons Luo Hongwu (Huang Jue), homme mélancolique et brisé par un chagrin d’amour, qui déambule dans la ville de Kaili qu’il retrouve bien des années après y avoir passé son enfance. Au rythme de ses lentes déambulations et rencontres se dessine en flashback le portrait d’un amour perdu.

Au milieu d’une affaire impliquant une mort et un revolver, Luo Hongwu a rencontré une femme énigmatique, possiblement fatale, habillée d’une sublime robe verte. Opposition d’abord puis passion dévorante ensuite. Elle disait s’appeler Wan Qien, elle était mariée à un homme riche et dangereux, elle racontait tout un tas d’histoires, on ne savait jamais avec elle ce qui était vrai ou faux.

Dès le début du métrage, le personnage principal associe l’amour au rêve. Le film, dont le titre est absolu parfait, nous propose un long voyage entre rêve, cauchemar et obsession. Jusqu’au point où il ne nous importe plus de savoir ce qui est vrai ou faux, réel ou non. On est juste complètement happé et hypnotisé par les images.

un grand voyage vers la nuit

Si l’oeuvre est apte à autant diviser (certains crient à l’arnaque, à un objet complètement vain) c’est qu’elle est sacrément abstraite, parfois peu lisible, qu’elle s’appuie sur une narration étrange refusant la linéarité. Et mine de rien, il n’y en a plus beaucoup aujourd’hui des cinéastes qui proposent quelque chose comme ça, sortant du cadre, des codes et se reposant sur les sentiments et sensations du spectateur.

Découpé en deux parties (une en en 2D et l’autre en 3D), le projet nous retourne le cerveau jusqu’à nous donner l’impression d’être un gosse qui redécouvre le cinéma dans son second acte. En effet, en même temps que le personnage principal, nous sommes invités à mettre nos lunettes 3D et à basculer dans un dédale à la beauté transcendante. Un plan séquence d’une cinquantaine de minutes où toutes les obsessions de Luo Hongwu prennent une autre forme, se répondent, se révèlent ou se résolvent.

un grand voyage vers la nuit

Si on adhère au parti pris du réalisateur, on vit ni plus ni moins l’un des plus grands moments de cinéma de cette décennie. J’ai rarement autant eu l’impression de naviguer en plein songe sur mon fauteuil. La mise en scène est sidérante de beauté et même si « Un grand voyage vers la nuit » laisse des trous, des doutes, ses sortes de petits cailloux (un énigmatique livre, une maison, une femme aimée, une mère, une pomme, la possibilité d’un enfant) résonnent et provoquent des émotions souterraines. Bi Gan semble croire infiniment au pouvoir du cinéma, sa faculté à nous dérober du réel pour nous mettre en transe. Et c’est franchement beau. Vous avez une chance sur deux de trouver ça ennuyeux ou complètement merveilleux. Moi je me suis laissé cueillir et je sais que ce film va m’obséder pendant longtemps.

Film sorti le 30 janvier 2019

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)