CINEMA

À LA MERVEILLE de Terrence Malick : la difficulté de croire

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Paris. Neil (Ben Affleck) et Marina (Olga Kurylenko) déambulent dans les rues, enchaînent les visites, sans nécessairement avoir besoin de parler. L’amour, ce sentiment, ce lien invisible qui unit et retient deux êtres l’un à l’autre est en train de se déployer. Ukrainienne d’origine, divorcée, mère d’une petite fille de 10 ans, vivant à Paris depuis plusieurs années, Marina croit très fort en cette relation. Elle suivrait Neil, bel américain, peu bavard et expressif mais ô combien magnétique, n’importe où. Et c’est ce qu’elle finit par faire, quittant tout pour aller s’installer avec lui en Oklahoma. Une petite bourgade, l’impression d’être seuls au monde… Marina prie, espère. Elle a envie de devenir l’épouse de Neil, d’oublier un précédent mariage impur. Si l’homme est peu démonstratif, par bribes il se donne, considérant la petite de Marina comme sa propre fille, s’exprimant par des regards profonds et des caresses. Mais alors que le visa de Marina arrive à expiration, toujours pas de demande en mariage.

Le doute s’installe, le lien se fragilise. Marina retourne à Paris avec son enfant, Neil ne la retient pas. Il recroise une amie d’enfance, Jane (Rachel McAdams). Elle aussi séparée, la belle blonde ne cache pas ses fêlures : son ranch est en mauvaise posture, elle repense à l’enfant qu’elle a eu et perdu. Neil est touché, Jane tombe amoureuse. Mais à peine ont-ils goûté aux cieux, à peine Jane confesse-t-elle ses sentiments et son désir de porter son nom, que Neil prend ses distances. Il a été troublé par les dernières nouvelles de Marina reçues par téléphone : sa petite fille est partie vivre chez son père, elle est seule et triste à Paris, elle envisage de se marier avec le premier venu pour pouvoir revenir aux Etats-Unis. Neil quitte Jane, meurtrie. Il se marie avec Marina qui emménage pour de bon chez lui. Mais parviendront-ils vraiment à saisir cette seconde chance , à retrouver la pureté de leur amour ? Dans les parages, un Père catholique, Quintana (Javier Bardem), tente d’aider son prochain mais souffre de plus en plus intérieurement : il doute parfois de sa vocation, a l’impression de ne plus sentir l’amour de Dieu…

à la merveille malick

Après The Tree of life, Terrence Malick nous emporte dans un grand film d’amour avec A la merveille. Dès les premières images, on se laisse emporter dans un ailleurs. Quasiment pas de dialogues entre les personnages, essentiellement des voix off traduisant leurs pensées intérieures, la caméra qui nous donne l’impression de nous envoler, de traverser Paris tel un esprit, un fantôme. Il n’y a rien de plus mystérieux que l’amour. Soudain, deux personnes se plaisent, se retrouvent liées l’une à l’autre par un fil invisible. Tout n’est plus que sensation bouleversante, caresses, regards qui sondent l’âme, bonheurs aussi simples que merveilleux. L’amour mène vers le ciel, rend à la vie sa part de rêve. Mais ce lien si fort, qui nous donne tant de certitudes, peut un jour se transformer. On quitte le ciel et on retourne sur terre. Ce qui était évident commence à nous échapper. Marina a besoin de Neil, aimerait qu’ils ne fassent plus qu’un, veut porter son nom. Mais Neil reste énigmatique, se déplace parfois dans sa maison comme une âme en peine, comme s’il n’était déjà plus là, comme si le fil était coupé. Comment faire face au doute ? Comment surmonter les chutes, les faiblesses ? Marina veut croire, avoir la foi. C’est ce qui la rapproche de l’Eglise. Ses sentiments sont forts comme des prières. Neil, lui, est un homme qui n’a pas la foi, qui peine à faire des choix, à s’engager, qui a tendance à se laisser ronger par son mal-être, à tout remettre en question.

On se laisse hypnotiser par les images projetées à l’écran, ces bribes de bonheur ou de moments de solitude. Terrence Malick est un cinéaste incroyable et le doute n’est même pas permis quant à sa croyance au cinéma. Dans A la merveille, tout n’est que beauté, grandeur. Il pourrait filmer pendant trois heures des rayons de supermarché qu’on se laisserait captiver, tant un étrange souffle nous emporte, nous tient. Splendeur des images, musique magnifique, le monde, l’environnement comme personnage. La beauté est comme l’amour : difficilement explicable. Elle nous frappe, nous séduit, mais peut parfois lasser. Tout le monde est beau dans A la merveille, mais cela n’empêche bien sûr pas d’être malheureux.

à la merveille malick

Très contemplatif, sensoriel, ce nouveau long-métrage est une drôle d’expérience, aussi physique que spirituelle. On y entre ou on n’y entre pas. Et quand on se laisse prendre au vol, Terrence Malick nous entraîne ailleurs, sonde l’âme de ses personnages en même temps que la nôtre. On touche la grâce et on finit par se pencher, s’incliner, quand soudain la merveille s’estompe pour laisser place à la faiblesse. Nous ne sommes que des hommes. Marina flanche, Neil n’arrive pas à lui pardonner. La beauté des paysages, des petits détails et mystères de la nature s’entremêlent à un terrassement.

Le père Quintana, engagé, hier si habité, semble ne plus pouvoir encaisser la douleur du monde. Il voit de moins en moins la beauté, se laisse ronger par tous les malheurs des autres, ne trouve plus Dieu. Comment garder sa foi quand tout fout le camp, en pleine détresse, quand on se sent délaissé, trahi ? La confiance en l’autre et dans le monde, dans la vie, est la plus grande des forces, ce qui rapproche le plus du divin. Garder cette confiance, la beauté, constitue le travail, la quête d’une vie.

A la merveille est l’oeuvre d’un croyant, d’un cinéaste qui porté par sa foi ne recule devant aucune audace et parvient à matérialiser les sentiments les plus subtils, les sensations les plus folles, à mettre des images sur l’invisible. Puissant.

Film sorti en 2013 et disponible en DVD

 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)