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A TEACHER, la série : passion interdite et conséquences

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Des années après son film indépendant resté inédit en France, Hannah Fidell réinvente l’histoire de A Teacher pour une mini-série en 10 épisodes on ne peut plus troublante. Les différences sont nombreuses entre le film d’origine et la série qui a un écho « post- me too ». Cette dernière se révèle au final plus aboutie que le long-métrage, restituant avec brio et finesse toute la complexité d’une liaison interdite et bien plus toxique et dangereuse qu’elle n’en a l’air entre une prof trentenaire et son élève aux portes de la majorité. 

Une petite ville du Texas. Claire Wilson (Kate Mara) débarque avec son mari et fait ses débuts comme prof d’anglais dans un lycée. Tout semble aller normalement pour elle : un projet d’enfant avec son partenaire, des débuts au lycée sous le signe de la bienveillance, le début d’une amitié avec une collègue, Kathryn (Marielle Scott). Et pourtant quelque chose cloche et c’est un tout petit détail au début de la série qui le pointe : alors qu’elle va faire ses courses au supermarché du coin, Claire vole un rouge à lèvres. Un geste loin d’être anodin et qui exprime une pulsion de mise en danger, de faire quelque chose d’interdit pour se donner le frisson d’échapper à une vie rangée qui n’a pas l’air de lui plaire autant qu’elle ne le laisse penser. 

On comprend rapidement que Claire est une jeune trentenaire pleine de doutes, d’insécurités, envahies d’émotions contradictoires et destructrices. Elle n’a pas vraiment pu profiter de sa jeunesse à cause d’un père alcoolique, elle a dû devenir rapidement une adulte et se ranger. On sent qu’elle aimerait parfois revenir en arrière et renouer avec une forme de légèreté, d’insouciance, d’inconscience. 

Quand Eric (Nick Robinson, découvert dans le film à thématique gay Love, Simon) ,un de ses élèves de Terminale, se met à être un peu trop familier avec elle et insiste en lui demandant la faveur de cours particuliers avec un semblant de drague, Claire voit venir le signal d’alarme. Mais elle va avoir du mal à poser des limites. 

Eric, comme beaucoup de garçons de son âge, fantasme sur sa prof. Bien qu’il soit un peu discret dans la vie de tous les jours, il a l’audace de la provoquer, de faire le premier pas pour essayer de l’embrasser. Claire résiste dans un premier temps mais rongée par ses propres démons et un besoin destructeur de plaire et de se prouver des choses un peu narcissiques, finit par répondre aux avances de son élève et entame un jeu très dangereux. 

Une liaison s’enclenche et Claire part totalement en roue libre. Elle se complait dans ses moments d’égarement avec Eric, elle exulte en sentant son désir, portée par l’adrénaline de l’interdit. Emportée par la passion, elle se met à oublier tous les codes, les lois, la morale, les limites. Elle ne pense plus à son mari. Elle ne veut pas voir qu’elle se comporte elle-même comme une gamine. 

Les premiers épisodes de la série sont assez perturbants car ils font partager l’exaltation de la prof et de son élève qui vibrent l’un pour l’autre et qui se plongent dans une bulle fantasmatique, se convaincant qu’ils vivent un amour véritable qui les nourrit, un secret sulfureux aux allures de trésor. Mais quand brusquement la réalité se met à les rattraper, c’est une très lente descente aux enfers qui commence pour l’un comme pour l’autre. 

Toute la force de la série tient dans sa façon audacieuse et risquée de montrer toute la complexité de cette histoire. Et à n’en pas douter, beaucoup de personnes n’auront pas le même point de vue sur ce que cette fiction raconte. Il y a de quoi débattre pendant des heures et ça n’est pas un hasard si pour la sortie française Mycanal a lancé un podcast dédié, “Sous influence”, très intéressant.

A teacher nous fait ressentir la passion de la liaison interdite, nous rendant par moments complices, pour mieux se focaliser dans sa seconde partie sur les lourdes conséquences de celle-ci. 

Ce qui paraissait romantique et passionné peut se révéler être un abus de position de pouvoir très malsain, la révélation d’un mal-être hyper toxique. Et ce que l’on pensait être une histoire à chérir, quelque chose qui construit ou amène à se réinventer au-delà de la morale s’avère être un lent poison qui ne partira jamais, brisant une partie de soi jusqu’à la fin de son existence. 

C’est peu dire qu’ici chaque détail compte et nourrit les réflexions de chaque spectateur. A l’évidence, le personnage de Claire Wilson est malade et avec le recul on réalise qu’elle s’est comportée comme une prédatrice. Kate Mara est épatante dans la peau de ce personnage extrêmement complexe et dense, complètement ambivalent. Elle en montre les multiples facettes. Claire Wilson est fascinante car elle est en quelque sorte « un monstre humain ». Elle amène de la sensibilité, de la profondeur à ces figures de faits divers qu’on voit dans les journaux. Elle montre que derrière les actes répréhensibles / scandaleux / intolérables il reste des êtres qui peuvent mettre du temps à comprendre leurs erreurs mais qui ne sont pas dénués d’humanité et peuvent oser prétendre à la rédemption. 

C’est ce que j’ai aimé ici : ce genre d’histoire est tellement complexe, il y a tellement de flous, de zones d’ombres, de façon d’aborder et voir les choses. Rien n’est simple. On pourrait faire comme sur Twitter ou comme les gens excédés de la petite ville où Claire évolue : la condamner, l’humilier, la menacer, l’ériger en figure du Mal absolu. Mais dans la vie, la réalité, c’est plus complexe que ça. Elle reste, aussi douloureux que cela puisse être de l’admettre, humaine. Elle souffre, elle a conscience du mal qu’elle a pu faire, ne se l’explique pas, elle espère pouvoir un jour ressortir la tête de l’eau, compose tous les jours avec sa propre culpabilité. La série montre bien par ailleurs qu’aujourd’hui les sentences de la justice sont devenues bien légères en opposition au Tribunal public : Claire aura beau purger sa peine, sa réinsertion restera très compliquée car personne autour d’elle n’oubliera, continuera de lui faire sentir le poids du jugement, sans parler d’Internet qui souillera sa réputation jusqu’à sa mort voire au-delà. On ne la plaint pas mais la série tend à nous amener à l’analyser, comprendre ce qui a pu l’amener à faire ce qu’elle a fait. Et c’est souvent en comprenant qu’on peut ensuite éviter l’erreur de se reproduire, plutôt que d’en rester au pur jugement vindicatif.

Le traitement de ce personnage un hors-norme et dérangeant captive. Il est l’occasion par ailleurs de s’éloigner des figures imposées et aussi de montrer comment l’abus peut aussi toucher les garçons (le cheminement du personnage d’Eric est lui aussi très intéressant, il va passer par beaucoup de phases avant de vraiment avoir les idées claires). 

Avec beaucoup de nuances, la série montre ce qui est évident et ce qui l’est nettement moins, questionne beaucoup, avec un regard à la fois brut et intimiste. Sous ses airs de mini-série un peu calme, A Teacher frappe un grand coup et ne laisse ni ses personnages ni le spectateur en paix jusqu’à la dernière seconde. 

Série sortie en 2021 et diffusée sur MyCanal 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)