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AFTER BLUE (Paradis sale) de Bertrand Mandico : femmes fiction

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Après avoir été remarqué pour son long-métrage Les Garçons sauvages et son court dans le programme Ultra rêve, Bertrand Mandico dévoile After Blue (Paradis sale). Une oeuvre perchée, hors du temps, qui pourra selon les spectateurs autant fasciner que laisser perplexe. 

Avenir chimérique. Bienvenue sur After Blue, une planète d’une autre galaxie. Nous suivons la jeune Roxy (Paula Luna) qui passe une journée au bord de l’eau avec ses copines qui l’agacent un peu et dont elle aimerait parfois se débarrasser. Les filles trouvent sur la plage une inconnue, Kate Bush (Agata Buzek), qui a été ensevelie dans le sable. Elle supplie Roxy de lui venir en aide et lui promet qu’en échange ,tel un génie, elle réalisera trois de ses voeux. Roxy la libère et les choses tournent instantanément mal : Kate Bush trucide ses camarades avant de disparaître. 

Seule survivante du massacre (qu’elle a involontairement provoqué car son premier souhait était que ses copines disparaissent), Roxy devient l’une des personnes les plus honnies d’After Blue et la communauté se met à boycotter le salon de coiffure de sa mère Zora (Elina Löwensohn). Un groupe de femmes, composé des mères des victimes, vient poser un ultimatum à Roxy et Zora : on leur impose de partir à la recherche de Kate Bush et de la tuer afin d’être réhabilitées. Et voilà que la mère et la fille partent pour un long périple à cheval vers des montagnes dangereuses.

Une fois arrivées proches de la destination, Zora va se lier d’amitié (et plus si affinités) avec Sternberg (Vimala Pons), une artiste bourgeoise et excentrique qui vit isolée du reste d’After Blue avec son cyborg calqué sur son ancien amour masculin (à noter qu’il n’y a plus d’hommes en vie sur la planète). 

Alors que Zora attend de pied ferme Kate Bush pour tenter d’en finir, Roxy a l’air bien moins déterminée à se débarrasser de la dangereuse meurtrière pour laquelle elle éprouve des désirs inavouables… 

after blue film

C’est peu dire que ce long-métrage de 2h10 détonne dans le paysage cinématographique actuel. C’était déjà le cas avec Les Garçons sauvages et Bertrand Mandico enfonce le clou ici : After Blue (Paradis sale) est une expérience radicale qui dynamite les codes, les modes, le temps, les schémas classiques de narration, pour nous propulser dans un ailleurs, dans quelque chose de plus organique, magnétique, sensoriel. Le type de film face auquel on ne comprend pas tout, où l’on peut parfois se sentir perdu, où se mêlent avec un plaisir palpable le bon et le mauvais goût, le beau et le crade, l’art et l’amour de l’improbable. Dès lors, deux possibilités pour la majorité des spectateurs : accepter de se laisser embarquer et vivre un moment de cinéma tout sauf balisé ou bien souffrir face à ce qui pour certains pourra s’apparentera à du gros cinéma z. Popandfilms est plutôt première option car c’est toujours plaisant de découvrir l’oeuvre d’un auteur qui propose quelque chose d’original, de fou, d’unique. 

Évidemment, même quand on est en mode spectateur aventureux, After Blue (Paradis sale) est loin d’être un film « agréable » ou de tout repos. Il cherche à être tout l’inverse. Sans doute trop long, parfois un peu poseur et trop abscon, il déborde aussi de qualités. Déjà, cela fait plaisir de se retrouver au coeur d’un film où tout est si imprévisible. On ne sait jamais à quoi s’attendre et Bertrand Mandico et sa bande nous surprennent que ce soit par la tournure des événements que réserve ce mélange de film de science-fiction et de western queer / saphique. After Blue (Paradis sale) est un projet qui se fiche du genre qu’il soit cinématographique ou relatif à ce qui pourrait caractériser ses protagonistes. 

Propageant son effet psychédélique, l’oeuvre repousse les limites de notre imaginaire, explose les limites du kitsch pour souvent délivrer des images et tableaux sublimes avec au centre une troupe de comédiennes iconiques, magnifiques et démentes. C’est super camp, complètement inattendu et rafraichissant tout en convoquant en même temps le souvenir des origines du cinéma où la poésie jaillissait avec des bouts de ficelle. 

after blue film

Le spectateur peut à la fois se sentir comme un enfant émerveillé face à cette planète pleine de couleurs et de bizarreries mais se retrouve aussi fréquemment perturbé par des instants très adultes, scabreux, érotico-morbides. Mandico aime nous balader entre la fascination et la répulsion, l’excitation et le dégoût. Dans son univers, rien n’est blanc ou noir, rose ou bleu : il n’y a de place que pour les mélanges, les zones floues. Et qu’on le veuille ou non, le film nous pénètre de l’intérieur, touche à des choses profondes, inconscientes, nous renvoyant parfois à nos rêves, nos cauchemars, nos peurs, nos pulsions les plus primitives. 

Peu importe votre avis sur le film, le cinéaste réussira à imprimer dans vos rétines des images que vous n’oublierez pas et ça aujourd’hui c’est quand même devenu très rare. On ne peut que saluer ce cinéma rebelle, affranchi, qui cherche le beau dans les recoins les plus inattendus et inexplorés et qui sublime constamment la féminité. Entre autres, tout le long de cette transe sensuelle et vénéneuse, Elina Löwensohn, Vimala Pons, Agata Buzek et Paula Luna incarnent de façon spectaculaire leurs personnages de femmes fortes, fantaisistes, multiples. 

Film produit en 2020. Présenté lors de la 27ème édition du Festival Chéries Chéris. Sortie en salles le 16 février 2022

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3