FICTIONS LGBT

Cucumber, critique de la série de Russell T. Davies (2015)

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Critique de la série gay « Cucumber » créée par Russell T. Davies. Produite en 2015. Disponible en DVD aux éditions Optimale.

Henry (Vincent Franklin) et Lance (Cyril Nri) sont en couple depuis plus ou moins 20 ans. Complices, ils n’ont pourtant pas échappé à la routine. Désormais, quand ils rentrent de soirée, chacun va de son côté pour se masturber. Si Lance ne demande qu’à se rapprocher physiquement de son partenaire, les choses sont bien plus compliquées du côté d’ Henry. Et pour cause : en deux décennies, ils n’ont jamais vraiment couché ensemble ! Vivant dans le fantasme en permanence mais incapable de passer à l’acte, Henry, à l’approche de la cinquantaine, est toujours puceau. Il passe son temps à reluquer les entrejambes et les derrières de tous les beaux mecs qui passent…

Après une soirée arrosée qui part en vrille, le couple explose. Henry et Lance se confrontent avec une virulence et une cruauté inédite. Par un improbable concours de circonstances, Henry se retrouve sans toit et viré de son travail. Il emménage alors dans une sorte de squat en compagnie de jeunes gays croisés dans ses anciens bureaux. Le temps de plusieurs semaines, Henry comme Lance vont tenter d’avancer, se chercher et qui sait peut-être prendre un nouveau départ…

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Lancée en symbiose avec la très chouette Banana et le module Tofu, Cucumber met KO la concurrence des séries gays avec une écriture excellente, vive, pleine d’humour et de sensibilité. Dès le pilote, le spectateur est embarqué dans une spirale infernale, à la fois drôle et pathétique. Les répliques biens senties et tordantes fusent, le casting est génial, l’intrigue délicieusement imprévisible. Enfin une série télé qui parle d’un couple gay qui ne ressemblent pas à des mannequins ou des hipsters. Un couple, un vrai, avec sa routine, ses failles, observé avec une rare minutie.

Le créateur du show, Russell T. Davies (déjà derrière la version UK de « Queer as folk ») n’épargne rien à ses personnages. Interprété par l’énorme Vincent Franklin, Henry est un homme tout en nuances. Indéniablement mal dans sa peau, entretenant un rapport complexe avec sa sexualité et son identité, il n’arrive jamais à faire la part des choses entre fantasmes et réalité. Il vit en constant décalage et a le chic pour se propulser dans des situations aussi absurdes que navrantes (exemple : alors qu’il rencontre quelques difficultés financières, son idée de génie pour se faire un peu d’argent est de faire tourner son neveu mineur dans des clips et vidéos crypto gays).

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Si l’ensemble est extrêmement drôle et mené d’une main de maître, l’émotion est également omniprésente. Cucumber oscille en permanence entre comique irrésistiblement absurde et drame. Derrière l’humour et le cynisme d’Henry se cache un homme qui n’arrive pas à vivre et profiter de l’instant présent, plein à craquer de blocages qu’il se sent incapable de surmonter.

Entre insolence et finesse, la série nous montre à quel point le rapport au sexe est bien plus complexe qu’il n’y parait. Chacun à ses difficultés, ses freins, qui l’empêchent de jouir sans entrave (outre Henry, on trouve un blond aguicheur, cynique et séduisant – Freddie- qui passe son temps à emballer les plus beaux mecs mais qui fuit surtout un traumatisme d’adolescence / le jeune gay légèrement obsédé, Dean, est un éjaculateur précoce / le génial personnage de la soeur, Cleo (campée par l’impériale Julie Hesmondhalgh) a du composer après ses accouchements avec un vagin légèrement ravagé qui n’a pas manqué de faire fuir ces messieurs…).

Sondant avec une belle acuité l’intimité, la difficulté de s’aimer, se supporter, vivre ensemble, Cucumber passe en revue une multitude de thématiques avec un regard et un traitement modernes, un profond amour pour ses protagonistes qu’elle regarde droit dans les yeux, sans jugement. Pas un second rôle n’est laissé en plan.

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Au coeur de l’intrigue, le couple formé par Henry et Lance. Chacun tente de se reconstruire après une séparation espérée comme temporaire. Le frisson du retour au célibat a vite fait de laisser place au doute. Faut-il tourner la page ou assumer ses erreurs, travailler dessus et revenir à ce qui constitue un faux point de départ ?

Là où Russel T. Davies réussit un exploit, c’est dans son aptitude à rester cohérent tout en faisant passer son show par de véritables montagnes russes scénaristiques. Impossible de deviner ce qui attend les personnages. La série est imprévisible et instable, comme la vie. Entre surprises, joies et peines, drôlerie et tragédie : ne cherchez plus la meilleure série gay des années 2010, c’est celle-ci !

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)