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EDWARD II de Derek Jarman : mauvais roi

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Nouvellement couronné, Edward II fait revenir dans son royaume son jeune amant Piers Gaveston qui avait subi l’exil. Les retrouvailles sont heureuses et électriques : les deux jeunes hommes s’amusent comme des sales gosses et se fichent complètement du regard des autres. Porté par ses sentiments, Edward couvre son compagnon de titres honorifiques, le laisse enfermer et torturer l’évêque responsable de sa déportation. Progressivement, les médisances abondent à la cour : personne ne peut supporter Gaveston, ses mauvaises manières, son insolence. Tous le jalousent et ne comprennent pas comment leur roi peut favoriser ainsi une personne non dotée de sang noble. L’épouse d’Edward, Isabella (Tilda Swinton), également mère de son petit garçon, souffre de se retrouver écartée, commence à ne plus pouvoir retenir sa frustration. Petit à petit un complot s’organise pour mettre un terme à l’amour du roi et de son protégé…

edward derek jarman

Adaptation très libre de la pièce de Christopher Marlowe, Edward II est sans aucun doute l’un des films les plus cultes de Derek Jarman. L’auteur y bouscule toutes les règles, se fichant du bon goût pour mieux célébrer le mauvais, érige le kitsch en art, éclate le temps, célèbre le queer. Le royaume n’est représenté que par différentes pièces dépouillées que le cinéaste décore, compose comme des tableaux. C’est à la fois provocant, non dénué d’humour mais aussi dans un sens politique (le parallèle entre le destin tragique d’Edward et de son amant et la lutte des gays victimes du Sida, marginalisés, rejetés, cibles de l’ordre moral et des autorités).

Ce qui pourrait lors de ses premières minutes s’apparenter à une blague se révèle d’une beauté et d’une profondeur inespérée au fil du métrage. S’il peut être radical, s’il tente des choses quitte à déstabiliser le spectateur, Derek Jarman tient d’une main de fer sa narration. Il a beau s’approprier totalement le texte de Marlowe, le greffer à ses propres obsessions, on sent un vrai désir de transcender le matériau d’origine. Preuve en est l’excellente direction d’acteurs : ils réussissent tous l’énorme défi d’être à la fois dans l’irrévérence et la profondeur, donnent une résonance et une belle puissance à chaque mot. A l’image du film : un parfait équilibre entre fantaisie, énergie punk et maîtrise. En résulte un drôle de mélange, détonnant, qui peut se vivre comme une expérience de cinéma ou plus simplement comme une sorte de conte queer et sombre intemporel. Annie Lennox de Eurythmics y fait une apparition le temps d’une parenthèse musicale émouvante, Tilda Swinton y est plus démente que jamais dans des robes et costumes à donner le vertige alors que sa personnalité oscille de la tristesse à la cruauté, les beaux garçons souvent dénudés y sont légion…

edward derek jarman

A travers la romance sacrifiée d’Edward II et de Piers Gaveston, Derek Jarman se moque de la société anglaise, de sa bassesse, parle du rejet des minorités, des classes sociales jugées inférieures, dessine des personnages tous ambigus, joliment fêlés, sujets à l’exagération. Sous fond de jalousies, de vengeances et autres traîtrises, le film nous emporte ailleurs, très loin, tout en touchant par surprise à quelque chose d’intime et d’universel. Le tout porté par un ton singulier et effronté. Jouissif et marquant.

Film sorti en 1991 et disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)