CINEMA

ENEMY de Denis Villeneuve : lâcheté

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Adam Bell (Jake Gyllenhaal) est professeur à la Fac et traverse une période difficile de sa vie. La dépression le guette, son quotidien est ultra réglé, sa petite amie Mary (Mélanie Laurent) n’est plus que réduite à des plans cul impersonnels… Suite aux conseils bienveillants d’un collègue, il loue une comédie au vidéoclub pour se changer les idées : « Quand on veut, on peut ». Après la vision de ce film, il fait un étrange rêve de ce dernier où il pense se voir en figurant. Il se repasse le métrage et découvre en effet qu’y apparaît sa propre image. Aurait-il un double parfait dans la nature ?

Troublé, il décide de mener l’enquête et réalise que ce doppelgänger vit près de chez lui. Il s’appelle Anthony, est un comédien de seconde zone qui vit avec sa femme, Helen (Sarah Gadon), enceinte de 6 mois. Adam le contacte et ils finissent par se rencontrer dans un hôtel de passe. Cette rencontre va bouleverser le quotidien des deux hommes, parfaitement identiques physiquement mais différents sur le plan de la personnalité. Adam est solitaire, refermé sur lui-même et sans attache, Anthony est plus sûr de lui, marié mais infidèle et pervers… Le temps d’une journée clé, le mystère de leur identité va progressivement se révéler.

enemy denis villeneuve

Avec Enemy, Denis Villeneuve adapte L’autre comme moi, livre de José Saramago. L’occasion pour le réalisateur de prouver une nouvelle fois, si besoin était, son excellente maîtrise du thriller déjà observée dans Prisoners (tourné après celui-ci mais sorti avant dans les salles françaises). Cette expérience de cinéma volontairement abstraite et alambiquée fait aussi bien penser aux chefs d’oeuvres de Hitchcock que ceux de David Lynch. Obsession et troubles identitaires sont au cœur du film, articulé comme un vénéneux puzzle. On croit pouvoir rassembler les différentes pièces mais on se trompe à plusieurs reprises.

Si l’ensemble se suit avec passion, porté par des comédiens tous excellents des premiers aux seconds rôles (belle apparition d’Isabella Rosselini en mère vaguement castratrice et qui sera finalement la clé de l’intrigue) et une mise en scène joliment stylisée, sensorielle, instaurant un malaise étouffant. Nul doute que le projet en laissera plus d’un sur le carreau avec sa fin surprenante. En sortant de la salle, on peut très bien choisir de savourer ce voyage trouble sans chercher à l’interpréter tout comme on peut se creuser les méninges (il peut aussi bien être perçu comme une sorte de conte cruel et métaphorique que comme un thriller schizo).

enemy denis villeneuve

Spoilers. Ce qui séduit, c’est la grande élégance et subtilité de l’ensemble, bourré de fausses piste, joueur, pervers même, pour aborder la question de la liberté, de la fidélité, de l’engagement. Et si Adam et Anthony n’étaient qu’un seul homme, mari infidèle étouffant à l’idée de voir sa compagne enceinte car cela représente pour lui la fin d’une certaine liberté, insouciance, une responsabilité imposée alors qu’il a jusqu’ici brillé par sa lâcheté ? Un homme qui n’assume pas vraiment sa perversité, son côté sombre, et qui à force de refoulement finit par sombrer dans une certaine schizophrénie. Les belles femmes blondes, douces et possessives ou purement objetisées, sexuelles, s’apparentent à des araignées qui d’une façon ou d’une autre attrapent les hommes, ces êtres faibles, dans leurs filets… Le réel se mêle au fantasme, au cauchemar, et les sueurs froides sont garanties. Attiré par le chaos, apeuré à l’idée de se conformer et de ne devenir qu’un clone, le personnage principal qui se dédouble oscille entre tragique et farce. La jolie Mary, très semblable à Helen à l’exception qu’elle n’est pas enceinte (et donc, dans la tête du héros, objet de fantasme, de fétiche), joue le rôle de la maîtresse mi-réelle mi-fantasmée, excitante mais déjà lassante… Les erreurs se répètent, les tentations aussi, et l’existence entière finit par donner le vertige…

Ponctué de scènes très fortes jouant sur l’inconscient (la scène d’ouverture dans un club/regroument mi-chic mi-glauque  est particulièrement fiévreuse et résume à elle seule tout le film), Enemy nous mène joliment en bateau, joue avec nos pulsions et nos angoisses tout en usant et abusant joyeusement du mystère. C’est extrêmement maîtrisé et obsédant en diable. Un film qui devrait traverser avec brio l’épreuve du temps.

Film sorti en 2014. Disponible sur Netflix et en VOD. 

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3