FICTIONS LGBT

HAUT PERCHÉS d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau : se libérer

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Olivier Ducastel et Jacques Martineau renouvellent une nouvelle fois leur cinéma avec Haut Perchés. Une expérience dont le dispositif presque expérimental va de pair avec des dialogues universels qui sonnent terriblement juste. Avec en prime le plaisir de retrouver à l’écran le duo François Nambot et Geoffrey Couët, tant aimés dans « Théo & Hugo dans le même bateau ».

Drôle de soirée. Louis (François Nambot) reçoit chez lui quatre personnes qu’il ne connaissait pas auparavant. Les cinq personnes ont en commun d’avoir été sous l’emprise d’un pervers narcisssique. Ce soir, chacun est là pour se délivrer de ses peines et de son addiction toxique pour cet homme manipulateur. L’homme en question est dans la chambre à coucher et chacun va devoir y entrer pour une ultime confrontation. En attendant que son tour arrive, on discute entre la cuisine, le salon et le balcon et on partage son expérience, ses souvenirs, ses frustrations. 

Ils sont quatre garçons et une fille.

Louis, donc, qui est l’hôte. Un garçon un peu maniaque et précieux mais qui a un regard lucide sur ses émotions. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est lui qui reçoit tout le monde : il a analysé mieux que personne ce qui l’a poussé à plonger dans les bras d’un prédateur sentimental.

Marius (Geoffrey Couët) est plus extraverti, expansif, un peu plus foufou même, frontal. Il est intense, n’a pas peur du conflit, cache sous ses airs espiègles et cinglants une sensibilité à fleur de peau.

Nathan (Simon Frenay) est à la fois timide et pudique mais quand il s’ouvre il ne se livre pas à moitié. Il se caractérise par un rapport ambivalent à sa propre sexualité, admettant que ses fantasmes l’entraînent parfois paradoxalement vers des choses qui le dégoûtent en même temps qu’elles l’attirent.

Lawrence (Lawrence Valin) est moins charnel et plus cérébral. Vif et intelligent, fin observateur, sa relation avec le briseur de coeur dont tout le monde parle était la plus platonique. Ce qui ne l’a pas empêché de tomber aussi bas que les autres, « toutes pupilles dilatées ».

Et il y a enfin Veronika (Manika Auxire), une fille lumineuse, ouverte, sociable, presqu’ordinaire, qui est elle aussi tombée dans le piège en se laissant envoûter et manipuler, en acceptant de vivre le sentiment amoureux comme une attente perpétuelle, une dépendance.

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Articulé comme un huis clos, Haut Perchés peut faire songer par moments au classique d’Hitchcock,  La Corde. Une impression de vivre les choses en temps réel. D’être dans la pièce avec les personnages comme un 6ème invité.  Le fait que celui dont on parle tout le temps reste hors champ. Que tout tourne sur quelque chose déjà passé, des actes et sentiments que l’on souhaite expier, dont on cherche à se débarrasser. L’influence néfaste d’une personne sur soi…

Si j’aime tellement le cinéma français, c’est pour des films comme celui-ci, des films qui passent leur quasi intégralité à analyser les sentiments, les émotions, de façon tellement personnelle qu’elle finit par être universelle.

La figure du pervers narcissique est un peu partout dans cette décennie 2010. Elle hante les magazines féminins et lifestyle, elle est le sujet de plus en plus de fictions et dans la vie de tous les jours on croise aisément des gens qui racontent leur fâcheuse rencontre avec un de ces sales individus. Rien d’étonnant à une époque où le narcissisme tout court a été poussé à son paroxysme. Il fût un temps pas si lointain où Instagram n’existait pas, où « selfie » n’était pas dans notre vocabulaire et où se prendre en photo soi-même était un acte exceptionnel et souvent perçu comme ridicule. Aujourd’hui, on passe notre temps à nous observer nous-mêmes, à nous dévisager, à nous analyser et analyser les choses qui nous arrivent.

Alors bien évidemment ces pervers narcissiques existent vraiment et ils peuvent briser des garçons et des filles au plus profond de leur être. Mais dans le rapport actuel que nous avons à nous-mêmes, ne sur-interprétons-nous par parfois ? A force de nous regarder le nombril, d’entretenir un rapport ambivalent avec notre propre reflet, est-ce qu’on ne serait pas en train de nous rendre plus vulnérable que jamais, accentuant le sentiment de solitude et la peur de l’abandon et nous transformant nous-mêmes en proie pour des gens qui n’ont pas beaucoup d’empathie ?

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Pour moi, ce film a fonctionné en deux temps. Dans le premier temps, j’ai été tenu en haleine par le mystère de cette pièce où était enfermé le sujet de toutes les conversations. Que se passe-t-il pendant les confrontations successives ? Ces jeunes gens ont-ils vrillé et vont-ils commettre l’irréparable ? Que vont-ils apprendre ou gagner par ces duels orchestrés qui tentent de renverser le rapport de force originel (car l’action prenant place chez le personnage de Louis, on imagine bien que la cible de toutes les rancoeurs n’est pas là de son plein gré et en pleine possession de ses moyens). Il y a un vrai mystère, une tension. On trépigne, on a envie de comprendre ce qui se passe. On a besoin d’une réponse, comme on peut avoir besoin en amour d’un retour, d’une réciproque. Et on craint bien que, comme dans une relation avec un de ces pervers narcissiques, on ne reparte pas avec ce qu’on espérait, ce qu’on était venu chercher, qu’on n’obtient pas LA réponse qui libère et fait passer à autre chose. 

Dans un deuxième temps, je me suis détaché de cette pièce intrigante pour finalement comprendre que l’essentiel de ce qui se jouait n’était pas dans la chambre qu’on ne peut pas voir et dont chaque son qui en émane nous rend pourtant si curieux. Ce qui compte, c’est la pièce de vie qui devient salle d’attente voire purgatoire et où les langues se délient irrésistiblement. Où l’on se raconte comment on a eu mal, où l’on trouve une ou plusieurs personnes pour nous comprendre, pour nous conforter ou nous défier. Les cinq personnages ont autant besoin de tirer un trait sur celui qui les a blessés que de le faire revivre une dernière fois en partageant leur histoire, leur vécu. Ils ne se connaissent pas mais ils se racontent tout. Ils livrent la vérité qu’ils ont besoin de livrer. Chacun dévoile sa faiblesse, sa faille, le paradoxe de ses fantasmes. Et puis, petit à petit, ils comprennent tous que cet homme auquel ils ont accordé une si grande importance restera à jamais un mystère, quelque chose d’inaccessible, inateignable. Car il était différent avec chacun d’entre eux, jouant à un jeu pervers, s’adaptant à leurs spécificités. Il se servait de leurs désirs, du reflet qu’ils attendaient pour mieux les tenir.

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Pour qu’il y ait un bourreau, il faut souvent qu’il y ait une victime. Et c’est là leçon que donnera le temps d’un très beau monologue Louis aux autres. Aussi douloureux cela puisse-t-il paraître, ce type de relation toxique est participative. On ne se laisse pas hypnotiser par quelqu’un sans accepter de lâcher prise. Ils ont tous eu envie de se laisser dériver dans la transe des sentiments, de succomber au parfum d’une addiction sentimentale qu’ils devinaient possiblement vénéneuse. Ils ont tous en eux le narcissisme de la jeunesse actuelle qui va curieusement de pair avec une soif plus ou moins assumée d’auto-destruction. Attirés par le vide. On n’a jamais eu autant envie d’être aimé et « liké » et on espère parfois naïvement que cet amour va nous tomber dessus, nous être donné et nous sauver. Mais c’est à nous de nous sauver nous-mêmes. Peut-être n’y a-t-il personne dans la chambre à coucher. Peut-être est-ce juste une mise en scène bizarroïde, un rituel, un acte cathartique ultime face à la glace.

Ce qui est beau avec ce film, c’est qu’il est à la fois très riche en émotions et juste abstrait comme il faut pour être perçu différemment en fonction de chaque personne qui l’observe. C’est très introspectif, l’écriture oscille entre un tel naturel qu’on se demande s’il n’y a pas de l’impro et des fulgurances d’élégance littéraire comme il n’en arrive que dans la fiction. C’est peut-être le film le plus bavard des deux auteurs qui n’ont jamais autant accordé d’importance à la parole, aux mots. Car ici la parole est ce qui permet d’avancer, de s’extraire, prendre de la hauteur.

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Haut Perchés repose sur un très fragile équilibre et c’est qui en fait toute sa beauté. Et il est impossible de ne pas parler des acteurs qui le servent magnifiquement. Ils ont tous leur moment de grâce. Ils se mettent tous dans une position d’extrême vulnérabilité. Ils nous épatent par la sincérité et la singularité de leur jeu. Chacun a vraiment sa propre palette, différente de celui d’à côté. Lawrence Valin a ce truc surprenant où il parait par moments complètement effacé et où tout d’un coup il devient magnétique et presque dominant (on lui doit plusieurs montées abrasives de désir avec Simon Frenay). Geoffrey Couët est le plus agité, celui qui flirte le plus avec les extrêmes, tour à tour dans l’agressivité, la drôlerie ou la profonde vulnérabilité. Simon Frenay perturbe, jouant sur des notes d’un érotisme troublant. Manika Auxire est douce et lumineuse, comme une caresse, avec un jeu d’une rare fraicheur. Elle est celle qui nous apaise en chantant.

Et puis il y a celui qui m’a rappelé une des raisons pour lesquelles j’aime aussi aller au cinéma. Car quand on va au cinéma, on est parfois submergé par le désir et on peut le vivre librement dans le noir. François Nambot est en grand sur l’écran et on peut le regarder sous toutes les coutures, le scruter sans dévier le regard comme on le ferait dans la vie par timidité ou par pudeur. Sa façon de se tenir, son regard, sa nuque, sa bouche, sa voix… et moi dans mon fauteuil en train de me dire « Ohlala mais quel effet il me fait, qu’est-ce qui m’arrive ? ».

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J’ai un truc de cinéma très fort avec François Nambot. Ça a été un coup de foudre de cinéma quand j’ai vu Théo & Hugo dans le même bateau. Je l’ai trouvé tellement beau, son jeu – qui me rappelait le phrasé et la grâce des acteurs de la Nouvelle Vague – m’a touché en plein coeur et fait fantasmer. Ce personnage d’Hugo matérialisait un reflet romantique, j’avais envie de le rencontrer, de rester bloqué dans le film pour déambuler jusqu’au petit matin avec lui encore et encore. Je n’ai pas vu le film beaucoup de fois mais cette interprétation et ce visage m’ont marqué, comme une obsession.

Alors, forcément, j’étais irrésistiblement attiré par ce film pour le revoir, et dès le premier gros plan j’étais sous l’emprise de son interprétation. Ça ne s’explique pas, il a une façon de bouffer l’écran sans avoir l’air d’y toucher. Je pourrais l’écouter faire des monologues pendant des heures. Toutes ses interventions dans le film sont d’une justesse infinie. Ça valait le coup d’attendre 3 ans pour le revoir dans un film au premier plan. Ici son personnage, Louis,  est tout mignon avec sa petite maniaquerie et d’une sensibilité prête à exploser à tout moment. Introverti en apparence, Louis est mine de rien le moteur, l’instigateur, celui qui va permettre à tous de regarder l’horizon et de renaître, recommencer, plus léger.

Enfin, il faut souligner que même s’il joue la carte du huis clos, Haut Perchés n’est pas du théâtre filmé paresseux. La mise en scène d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau a pu parfois être discrète mais elle ne cesse de gagner de l’ampleur à travers leurs derniers films en particulier. Avec cette oeuvre qui joue parfaitement avec son économie de moyens et son espace réduit, leur réalisation est sensorielle, charnelle, magnétique. Elle colle aux acteurs, elle les met en danger et les réinvente dans des moments de vérité, d’introspection et de fantaisie. Le tout sublimé par la très belle photographie de Manuel Marmier.

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Si parfois l’enfer c’est un autre, il arrive que d’autres vous libèrent par leurs gestes, leurs paroles, leur écoute. Ils vous laissent parler ou vous questionnent et vous aident à vous révéler à vous-même. C’est ce que je retiens de ce film qui derrière son apparence intimiste et sans prétention est absolument captivant, passionnant et obsédant. C’est typiquement le genre de films duquel je sors en ayant du mal à poser des mots dessus mais auquel je n’arrête pas de repenser et sur lequel j’ai envie d’écrire des tartines, comme pour prolonger le plaisir d’être dedans. Bref, j’ai adoré.

Film sorti le 21 août 2019

 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)