FICTIONS LGBT

HOMMES À LOUER de Rodrigue Jean : cercle vicieux

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Années 2000. Pendant un an, le réalisateur Rodrigue Jean est allé à la rencontre de différents prostitués de Montréal. Chacun se livre, au moins une fois par mois, devant la caméra, racontant l’anecdotique, le quotidien ou l’essentiel. Portraits de jeunes hommes perdus, délaissés par leur famille, avançant seuls dans une ville fantôme…

Hommes à louer (Men for sale en VO) n’est définitivement pas un documentaire comme les autres. Nul doute qu’on a jamais vu pareil film sur la prostitution. Rodrigue Jean délaisse d’emblée les images chocs, le sensationnalisme, pour tout miser sur des portraits humains, intimistes, où les interrogés se mettent à nu. Il est ici question de prostitution masculine, d’hommes louant leur corps à d’autres hommes. Pour la majorité, le noyau familial n’est plus. Par choix ou par la force des choses. C’est ce qui frappe le plus : la solitude de ces hommes, affrontant un quotidien extrêmement dur sans avoir personne pour vraiment les comprendre, les soutenir en cas de crise. Ils se méfient des autres, se sentent jugés, incompris. Ils sont presque tous hétéros et beaucoup jurent ne s’être jamais fait prendre et rien que l’idée leur hérisse le poil (!!).

Si certains intervenants peuvent paraître effrayants et sauvages lors des premiers entretiens, très vite ils dévoilent leur sensibilité, leurs fêlures, dressent le portrait d’une existence brisée par un cercle vicieux. La majorité des prostitués ici filmés avouent avoir commencé à tapiner bien entendu pour l’argent (gagner en moins d’une semaine un mois de salaire, c’est tentant) mais aussi pour la drogue. Et c’est ce qui explique leur situation extrêmement précaire : ils dépensent tout dans les shoot qui leur permettent de faire leur travail sans trop de heurts, d’oublier un monde dont ils perçoivent au quotidien les aspects les plus sales.

hommes à louer rodrigue jean

D’une durée conséquente de plus de 2h20 (qui a valu au cinéaste un infernal bras de fer avec ses producteurs désireux de rendre le projet plus compact, plus mainstream), Hommes à louer prend le temps de regarder, de comprendre ses sujets, se paie le luxe d’étaler l’anecdotique qui nous permet vraiment de rentrer dans le quotidien de ces hommes.  Et on ressent plus que jamais ce cercle vicieux : les passes, la drogue, les agressions (avec des drogués, des prostitués mais aussi des policiers qui menacent les travailleurs du sexe d’arrestation s’ils ne leur offrent pas gratuitement leurs services). Certains font les blasés, les durs, d’autres craquent et pensent au suicide. Tout le monde en tout cas est très préoccupé par les maladies sexuellement transmissibles, la maladie tout court, une existence potentiellement brève.

Qu’ils n’aient personne ou une petite amie avec laquelle ils s’embrouillent (en général la petite amie deale ou se prostitue elle aussi) , ces mecs ont dans leur regard une étincelle qui semble nous dire qu’ils veulent s’en sortir mais qu’ils s’en sentent incapables.

C’est un film vraiment dur, déchirant, beau, qui tape fort sans jamais avoir recours à des effets faciles ou racoleurs. Rodrigue Jean filme essentiellement en gros plan, mettant en avant ces beautés volées, ces hommes blessés, forts et en même temps apeurés. Pas de plans dans les rues, de scènes où on voit les prostitués dans l’exercice de leur travail. Juste des entretiens, des conversations, des mots, des histoires pour essayer de percer une certaine vérité. La ville de Montréal est en arrière plan, derrière une vitre, floue. Comme pour nous dire que ces hommes-là sont hors du monde. Bouleversant.

Film produit en 2006 / Disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)