FICTIONS LGBT

LES RENCONTRES D’APRÈS MINUIT de Yann Gonzalez : des corps et des rêves

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Ali (Kate Moran) fait un curieux rêve dans lequel son amoureux Matthias (Niels Schneider) ne parvient pas à la rattraper. Elle se laisse alors emporter à moto par un énigmatique jeune homme. La nuit qui suit, la belle est chez elle avec son compagnon et sa gouvernante travestie, Udo (Nicolas Maury). Ils forment un curieux ménage à trois et s’apprêtent à vivre ensemble une nouvelle orgie savamment organisée. Arrivent successivement dans leur bel appartement à la décoration froide des individus très différents, nommés La chienne (Julie Brémond), L’adolescent (Alain-Fabien Delon), L’étalon (Eric Cantona) et La star (Fabienne Babe). Les participants ne le savent pas encore mais le moment qu’ils vont passer ensemble sera loin de se limiter à un banal rapport charnel. Un à un, ils vont se dévoiler, se mettre à nu. Après cette nuit noire, plus rien ne sera comme avant…

les rencontres d'après minuit film yann gonzalez

Ses courts-métrages, insolents, créatifs, sexuels et décalés, faisaient de lui l’une des plus excitantes promesses du jeune cinéma français. En 2013, Yann Gonzalez s’apprête à se révèle avec son premier long, le joliment nommé Les rencontres d’après minuit. La présentation du film à Cannes a divisé, un peu, intrigué, beaucoup. On a entendu tout un tas de choses (le film fut qualifié de « Holy Motors Queer », on cita parmi les références Alain Robe Grillet). On est en effet tenté de citer une multitude d’auteurs (Eustache pour la beauté et le romantisme des dialogues, Jacques Demy pour le côté coloré mais loin d’être innocent) mais force est de constater que ce qui nous est présenté échappe aux codes, aux genres. On imagine à quel point il a été difficile de financer ce projet à la liberté de ton réjouissante. Le résultat déroute et impressionne : on a l’impression de se laisser emporter dans une sorte de rêve éveillé, la magie du cinéma opère, rendant soudainement crédible le fantastique, rappelant le pouvoir suprême de la fiction qu’est celui de nous faire croire en l’impossible.

Les différents protagonistes de ce rendez-vous nocturne ne demandent que ça : croire en quelque chose, en quelqu’un ou en eux-mêmes. Mais comment résister à ses pulsions, au temps qui passe ? Le programme est dense : il est ici question du rêve déchu d’un amour que l’on aurait rêvé éternel, du mystère du désir, du plaisir, de la beauté hypnotique de la nuit qui réveille les ardeurs et change les visages… Chaque personnage se dévoile progressivement, par le biais d’une parenthèse fantastique ou onirique, entre humour grivois et confidence à fleur de peau. Yann Gonzalez parvient à matérialiser les rêves les plus fous, les scènes les plus improbables, plongeant sa « chienne » dans une spirale infernale de sexes alors que son corps se flétrit, opposant le temps d’une scène délirante Eric Cantona et Béatrice Dalle pour une inspection au bord du grotesque mais finissant par troubler par ce qu’elle raconte de la sexualité de ceux qui regardent. Si l’orgie délurée n’aura pas lieu, la sexualité est omniprésente et le film travaille le cerveau autant que la libido. Par la force des mots, des récits, des visages magnifiques de ses acteurs, de l’érotisme.

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Ce qui peut paraître ridicule finit par exciter la minute suivante, ce qui apparaît comme tordu se révèle romantique d’une scène à l’autre. C’est une œuvre dans laquelle on avance sans certitude, au cœur de laquelle on se perd avec gourmandise et curiosité, porté par la joie de se sentir comme un enfant face à un univers nouveau. Il émane de l’écran une multitude d’émotions et de sensations, alors que l’intrigue multiplie les parenthèses, les digressions. Les coups d’éclat se succèdent, le film a toute une collection de répliques et de scènes au potentiel culte, de par leur drôlerie, leur raffinement ou leur impertinence. Assez abstrait pour provoquer des choses très fortes et diverses selon les spectateurs, beau et universel, touchant aussi, pour ne pas sombrer dans les clichés de l’oeuvre français trop théorique. Yann Gonzalez évite l’exercice de style et nous emporte très loin, dans une autre dimension, divinement pop, où les sexualités et les corps de tous âges se mélangent, s’affrontent l’espace d’une nuit, tandis que les cœurs vacillent.

Si la majorité du film se passe en mode huis clos, rien ne semble pourtant statique. Car chaque personnage constitue un univers à lui seul, avec son lot d’échappées, poétiques, étonnantes et vibrantes. La recherche d’un plaisir fugace, mécanique, centré sur soi se confronte à la peur de la solitude, de la perte. D’une grâce peu commune, Les rencontres d’après minuit ne manquera pas de diviser ses spectateurs. Certitude : ceux qui tomberont sous son charme ne l’oublieront pas de si tôt. C’est un film dont on tombe amoureux, obsédant comme un rêve, entêtant comme une chanson pop (M83 a signé la BO et parmi les titres originaux on trouve du John Maus), excitant et effrayant comme le visage d’un bel adolescent.

Film sorti en 2013 et disponible en VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)