CINEMA

MALGRÉ LA NUIT de Philippe Grandrieux : pour la sensation d’être vivant

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On le sait : le cinéma de Philippe Grandrieux est exigeant, peut parfois même être éprouvant. Alors 2h36 pour celui-ci, oui, ça fait un peu peur. Mais le fait que le film soit centré sur le sentiment amoureux, qu’il se déroule dans un Paris rock et vénéneux et qu’il soit interprété entre autres par Ariane Labed, Roxane Mesquida et Paul Hamy ,plus charnels que jamais, sonnait comme une irrésistible promesse. On ne regrette pas de se jeter à l’eau : « Malgré la nuit » est une claque, une proposition de cinéma gonflée, hypnotique où tout n’est que pulsions, obsessions et manque.

L’oeuvre s’ouvre sur le personnage principal, Lenz (Kristian Marr), gueule de rockeur romantique et mélancolique. Il cherche et ne trouve pas une certaine Madeleine. Il peut compter sur les épaules de son fidèle ami Louis (Paul Hamy) pour trouver soutien et réconfort. L’introduction ressemble à un rêve ou un cauchemar, une sorte de purgatoire. Puis on débarque à Paris où Lenz se lance dans la quête de cette figure féminine obsédante. Il tombe par hasard dans le métro sur une fille endormie dont la beauté le foudroie. Elle s’appelle Hélène (Ariane Labed), elle est mariée et travaille comme infirmière. Autodestructrice, masochiste, elle s’échappe souvent de son appartement la nuit pour participer à des rendez-vous sexuels débridés où son désir de soumission est assouvi, où elle se met en danger pour éprouver un plaisir, jouir de sensations qu’elle ne peut atteindre sans se laisser rabaisser.

Entre Lenz et Hélène, un coup de foudre survient pourtant. Il l’appelle Madeleine, lui demande de ne pas se moquer de son amour. L’amour, dit-elle, c’est tout ce qu’elle a. Son corps est marqué par des expériences extrêmes récentes. Elle suffoque, ne sait plus où elle en est, est tentée parfois d’en finir, d’aller jusqu’au bout de ses pulsions érotico-morbides. En l’attendant, Lenz se perd lui aussi. Il déambule dans Paris comme un fantôme, se drogue, commence une liaison à laquelle il ne croit qu’à moitié avec Léna (Roxane Mesquida), fausse baby doll, chanteuse pop au regard noir et vampirique. Elle veut le « posséder », il lui échappe. Louis, le fidèle comparse de Lenz, attend son tour, est prêt à tout pour Léna. Mais elle n’en veut pas. Et puis il y a le père de cette dernière, voix puissante, perverse et menaçante. Une figure dangereuse et incestueuse.

Philippe Grandrieux filme de jeunes et jolis gens qui cèdent à leurs pulsions obscures, à la dépendance, pris dans un tourbillon. Tous rongés d’une façon ou d’une autre par la vie, par le chaos du monde, ils essaient de s’abreuver d’amour pour survivre. Il leur faut un shoot, une pulsion, du sexe ou de la drogue, pour ressentir encore, avoir l’illusion d’être vivant alors que pourtant tout autour d’eux se déforme.

Visuellement, « Malgré la nuit » est étourdissant, oscillant en permanence entre rêve et cauchemar, plaisir et douleur, amour et haine, plénitude instantanée et mort. Philippe Grandrieux nous embarque ailleurs, matérialise les obsessions, les émotions et les sensations, tissant des poèmes d’images d’une grâce éclatante mais aussi parfois perturbantes. La façon de filmer le sexe en particulier est extrêmement puissante : on est constamment sur le fil, entre érotisme et morbide. C’est peu dire qu’Ariane Labed est magnifique : elle se donne à 100 % et hantera à coup sûr les heureux spectateurs de ce film pendant des décennies. Roxane Mesquida ne démérite pas non plus : fille gâtée se muant en sorcière, lolita pop d’un autre monde (à noter une bande-originale magnifique signée Ferdinand Grandrieux).

C’est une oeuvre qui tranche, qui « y va », qui ne ménage pas celui qui regarde, appuyant sur toutes les zones sensibles possibles. Un film miroir angoissant, envoutant aussi, duquel on a du mal à émerger. Du grand cinéma.

Film sorti en 2016 et disponible en VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)