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PINK NARCISSUS de James Bidgood : labyrinthe gay

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Devenu culte auprès de la communauté gay, Pink Narcissus reste un objet cinématographique inclassable, une expérimentation qui hypnotise les uns par sa créativité formelle et assomme les autres par son aspect très abstrait.

C’est tout d’abord le projet fou de son auteur, l’artiste James Bidgood, qui a écrit, produit et réalisé ce film en 8mm pendant sept ans (entre 1963 et 1970). Il l’a entièrement tourné dans son appartement, s’occupant de tout, des costumes comme des décors. Se dire que tout ça a été réalisé chez lui force l’admiration tant il parvient à créer avec peu un véritable univers cinématographique qui inspirera de nombreux artistes, photographes notamment, tels que Pierre et Gilles ou David LaChapelle.

Devant la caméra, l’amant de Bidgood à l’époque : le jeune et très beau Bobby Kendall qui devient ici l’objet de toutes les envies et fantasmes. Transformé en Narcisse gay, il dévore tout le film avec sa plastique, son visage, son corps de jeune homme imberbe dont l’objectif est à l’évidence totalement épris.

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L’histoire derrière l’oeuvre est aussi culte que l’oeuvre en elle-même. Pour ce tournage en appartement incroyable mais aussi pour le fait que le métrage ait échappé à son auteur. Alors que Pink Narcissus était en montage, les financiers ont décidé de le sortir sans que James Bidgood ne soit d’accord sur cette version. Résultat : un film qui au générique est crédité « Anonymous ». Personne ne savait qui était l’auteur et pendant des années certains clamaient qu’il s’agissait là d’un film d’Andy Warhol ou de Kenneth Anger.

Pour parler du film en lui-même, il lorgne du côté de l’expérimental et sa vision n’est pas simple. Visuellement c’est tout à fait bluffant, l’esthétique kitsch homoérotique est ensorcelante et on en prend plein les yeux. James Bidgood créée de magnifiques tableaux, hors du temps, et ne manque pas d’audace pour aborder ouvertement la sexualité gay.

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Le Narcisse ici ne court pas qu’après son reflet, il court après sa sexualité. On comprend que le personnage principal campé par Bobby Kendall, qui s’ennuie avec une mine mélancolique dans sa chambre, est un jeune gigolo. Prisonnier des désirs des autres, il s’échappe dans des rêveries où tout ne tourne qu’autour de lui. Il prend le dessus sur les mâles en cuir dans les toilettes publiques, se transforme en Matador, navigue au coeur de la Rome Antique, savoure l’hédonisme au milieu de la nature ou se retrouve au coeur d’obscures et sensuelles cérémonies orientales.

Sa chambre est à la fois prison et cocon, là où il devient ce que les autres attendent de lui et où il s’imagine acteur de ses propres envies, sans limite. L’extérieur apparait menaçant, nocturne et cauchemardesque, peuplé d’hommes à la monstruosité à peine voilée. Ces scènes en extérieur sont parmi les plus intrigantes du métrage, illustrant la déchéance, la répression et le refoulement de l’homosexualité entre deux slogans provocateurs.

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Si l’on dit que la vision n’est pas simple c’est parce que Pink Narcissus est vraiment une oeuvre d’artiste, d’esthète et que jamais James Bidgood ne cherche à être linéaire, explicatif, à donner des repères. Son film est comme un vaste labyrinthe gay où le spectateur est invité à se perdre. Pas de dialogues, pas de cartons, juste la musique de Martin Jay Sadoff et Gary Goch (magnifique au passage). On a du mal à comprendre ce qui se passe à l’écran, il n’est pas forcément facile de s’y retrouver avec tous les symboles qui s’affichent, on n’est même pas sûr qu’il y ait vraiment une histoire au bout du compte mais qu’importe diront les défenseurs de l’oeuvre. Car Pink Narcissus ne cherche pas à jouer avec nos émotions mais plutôt avec nos sensations, nos pulsions. 

James Bidgood créé ici un rêve de cinéma, complètement gay et fou, entre couleurs enveloppantes et désirs menaçants, violents voire morbides. Une folle spirale d’images qui continue des décennies après de susciter la curiosité et qui constitue une belle porte d’entrée vers le travail de photographe vraiment splendide de son auteur.

Film sorti en 1971. Disponible en DVD, VOD et sur archive.org

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