FICTIONS LGBT

RATCHED, saison 1 : tous des monstres ?

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Nouvelle série Netflix produite par Ryan Murphy et co-créée avec Evan Romansky, Ratched raconte l’histoire d’une femme énigmatique et tordue campée avec brio par Sarah Paulson. Ce show barré et macabre s’inspire du personnage culte du roman / film Vol au-dessus d’un nid de coucou.

Années 1940. Le sexy et vénéneux Edmund Tolleson (Finn Wittrock) s’invite dans la demeure d’un groupe de prêtres et les massacre l’un après l’autre. A l’origine de cet acte barbare, une vengeance : Edmund avait été abandonné par sa mère qui était tombée enceinte d’un prêtre. Arrêté, le jeune homme très perturbé est envoyé dans un hôpital psychiatrique où il va être enfermé et mis sous surveillance en attendant son procès. Il se pourrait que la sentence soit la peine de mort.

Juste avant son arrivée dans l’hôpital, nous suivons l’itinéraire de Mildred Ratched (Sarah Paulson), femme élégante et énigmatique qui débarque en ville. Elle prend une chambre dans le motel un brin miteux tenu par une certaine Louise (Amanda Plummer), femme alcoolique, intrusive et doucement hystérique sur les bords. Mildred se rend à l’hôpital psychiatrique géré par le Docteur Hanover (Jon Jon Briones) et espère décrocher un entretien avec lui afin d’obtenir un poste d’infirmière. Elle est sèchement reçue par l’infirmière en chef Betsy Bucket (Judy Davis). Prétendant avoir rendez-vous alors qu’à l’évidence il s’agit d’un mensonge, Mildred, par sa ténacité et son sens de la manipulation, arrive à ses fins. Elle va à terme non seulement pouvoir s’entretenir avec le Docteur Hanover mais en plus décrocher un poste suite à un de ces stratagèmes dont elle a le secret.

Propulsée dans le quotidien de l’hôpital psychiatrique, Mildred navigue au coeur de la folie. Elle a une certaine affection pour ces patients rejetés du système pour leur différence et leur potentielle dangerosité. Il faut dire que l’on comprend très vite que Mildred est elle-même perturbée, animée par une certaine folie liée à un traumatisme de l’enfance, qu’elle ne veut souvent pas voir. Si elle a tant manoeuvré pour être dans cet hôpital, c’est parce qu’elle voulait se retrouver face au tueur Edmund Tolleson qui n’est autre que son frère, le garçon avec lequel elle a passé son enfance, allant dans de nombreuses familles d’adoptions plus atroces les unes que les autres. Elle entend faire tout ce qui est en son pouvoir pour lui éviter la peine de mort.

Les semaines passent et Mildred semble dérouler savamment un plan bien rodé dont on découvre la mécanique retorse petit à petit. Elle manipule tous ceux qu’elle croise et n’en finit plus d’évoluer dans l’hôpital, parvenant à découvrir les sombres secrets du Docteur Hanover et à le faire chanter.

Mais aussi déterminé que l’on puisse être, la vie reste imprévisible. Mildred va se retrouver confrontée à de nombreux éléments inattendus : une attraction surprise qui la dépasse pour Gwendolyn Briggs (Cynthia Nixon), la secrétaire et conseillère du Gouverneur George Wilburn qui va apporter de nombreux fonds à l’hôpital et l’inscrire au coeur de sa campagne électorale; la passion tordue d’Edmund pour une infirmière de l’établissement, Dolly (Alice Englert); l’arrivée tonitruante d’une patiente très complexe et schizo, Charlotte Wells (Sophie Okonedo)…

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Cette très dense et sinueuse première saison se révèle être une intense variation sur la folie et la monstruosité. L’action prend place majoritairement dans un hôpital psychiatrique peuplé de patients dont les pathologies sont plus ou moins dangereuses mais qu’on se le dise : dans Ratched les fous sont autant les patients que ceux qui sont censés les soigner ou qui gravitent autour d’eux.

Qu’est-ce que la folie, peut-elle être soignée ou guérie ? Quelles histoires se cachent derrière ceux qui sont « passés de l’autre côté » ? Le mystère des fous obsède les protagonistes et les rend eux-mêmes à moitié cinglés. Il y a le Docteur Hanover qui s’obsède à vouloir se prendre pour un sauveur et qui pense que ses lobotomies transformant les patients en légume constitue une solution, qui encourage son infirmière en chef Betsy Bucket à tester une méthode « d’hydrothérapie » ultra barbare et sadique pour aider notamment des lesbiennes à « redevenir normales ». Cette même Betsy Bucket est une véritable enragée, femme forte mais heurtée en raison de ses frustrations,  son amour à sens unique vis à vis du Docteur Hanover qu’elle couvre de cadeaux. Il y a aussi Mildred, personnage principal, complètement ambivalente, prête à tout ,y compris la destruction de l’autre ou le meurtre, pour tenter de sauver son frère meurtrier. Il y a Lenore Osgood (Sharon Stone), femme richissime qui est déterminée à provoquer l’irréparable pour venger son fils amputé par le Docteur Hanover – fils qui est au passage complètement dérangé et sadique. Et puis il y a en cours de route l’arrivée du personnage hallucinant de Charlotte Wells, qui se dit habitée par différentes personnalités dans sa tête et qui d’une minute à l’autre peut passer de femme malade et fragile à un monstre ultra violent, virulent et sanguinaire (la performance de l’actrice Sophie Okonedo est vraiment à couper le souffle, spectaculaire et démente).

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Ce qui est génial ici, c’est que chaque personnage a quelque part une double identité, peut à tout moment exploser et se transformer en bourreau complètement flippant. Les secrets sont nombreux, les manipulations abondent, de quoi rendre l’ensemble hautement divertissant et plein de suspense.

Où est le Bien, où est le Mal ? Où place-t-on le curseur entre « normalité » et folie ? Dur à dire tant ici à l’exception peut-être du doux personnage de Gwendolyn (très émouvante Cynthia Nixon) tout le monde est doté d’une part très sombre et toxique. La série dispose d’une véritable force noire, n’hésite pas à flirter régulièrement avec le gore, tout en optant pour une esthétique qui mixe couleurs pop et influences du cinéma des années 1940-50. Hitchcock est clairement une des références principales : on retrouve de nombreux tics et effets de certains de ses classiques et la bande-originale élégante nous replonge complètement dans l’atmosphère de l’âge d’or d’Hollywood.

Outre une écriture très détaillée qui développe des personnages ambivalents et fouillés, la mise en scène est pleine de trouvailles et de souffle. Et évidemment le casting XXL nous régale d’épisode en épisode.

En toile de fond, quelques-unes des thématiques / motifs que l’on retrouve régulièrement dans les productions Ryan Murphy : du militantisme LGBT (la lente acceptation de l’homosexualité de Mildred, sa romance rédemptrice avec Gwendolyn, le couple bidon formé par Gwendolyn et un de ses amis gays, le « traitement » des lesbiennes qui peut évoquer les thérapies de conversion), un zeste de politique (les manoeuvres du Gouverneur pour se faire élire en utilisant l’hôpital psychiatrique et ses pratiques barbares vendues comme révolutionnaires puis embrassant ensuite la peine de mort), un amour palpable du thriller (avec une flopée de meurtres et une glamourisation du tueur Edmund Tolleson), l’envie de transcender et de remettre dans la lumière des divas du cinéma d’un certain âge (le retour de Sharon Stone, accompagnée des démentes Amanda Plummer et Judy Davis), le goût des beaux garçons (la révélation Finn Wittrock mais aussi dans un second rôle tordu le choupi Brandon Flynn de 13 reasons why qui est ici bien creepy derrière sa gueule de minet angélique), un goût prononcé pour l’extravagance, le kitsch, l’excès et le côté fou et horrifique d’American Horror Story

Si le dernier épisode peut un poil laisser sur sa faim (on aurait peut-être préféré un format mini-série à la Versace plutôt que ce petit suspense frustrant), l’ensemble est une grande réussite, intrigant constamment avec des personnages fascinants et complexes, alternant avec aisance le suspense, l’angoisse, le mystère et les grandes émotions.

Série diffusée en 2020 sur Netflix France

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)