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RÉVEIL DANS LA TERREUR de Ted Kotcheff : cauchemar alcoolisé

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Australie. John Grant (Gary Bond) est professeur dans une petite école de la bourgade désertique de Tiboonda. Un travail qui visiblement l’ennuie, dont il se sent prisonnier, lui qui aimerait retourner à Sidney ou partir vivre en Angleterre. Le moment des vacances de fin d’année a sonné et le blond élégant s’apprête à retrouver la ville. Pour son vol, il doit faire une escale dans un petit bled minier, Bundanyabba dit « The Yabba ». A la base, il ne doit passer que la nuit dans ce trou paumé. Sauf qu’en décidant de sortir prendre un verre, il engrange sans le savoir une véritable spirale infernale.

Découvrant l’un des bars typiques des environs, rempli d’hommes plus ivres les uns que les autres, John est approché par un policier sympathique et un peu trop collant, très fier de sa ville et de sa communauté. Enchaînant les bières à une vitesse déconcertante, le « touriste » se retrouve lui aussi dans un état second et se laisse intriguer par un jeu local des plus basiques (les habitants jouent de grosses sommes d’argent à une version décuplée de « Pile ou Face »). Chance du débutant : il gagne gros et finit par ne plus pouvoir s’arrêter, rêvant de remporter assez d’argent pour éponger ses dettes et être enfin muté là où il le voudrait.

Hélas, la chance tourne et il perd à la fois tous ses gains et ses économies. N’ayant même plus de quoi payer son billet pour Sidney, John Grant est condamné à rester à la Yabba. Les jours qui suivent, il se retrouve dépendant des habitants et de leur charité et finit par se fondre dans le décor, passant ses journées et ses nuits à boire. Un véritable cauchemar éveillé dont il va peiner à émerger…

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Les mots manquent à la découverte de ce trésor du début des années 1970, encensé par Martin Scorsese lors de sa première présentation à Cannes. Réveil dans la terreur (Wake in fright en VO) fait partie de ces œuvres sombres et culottées qui laissent des marques indélébiles, proposant un voyage de cinéma complètement barré, noir, à la fois tétanisant et constamment intrigant. Le héros, John Grant, beau blond propre sur lui mais moins bien dans sa peau qu’il ne veut le faire croire, débarque dans « The Yabba » avec un petit air supérieur. Les habitants, essentiellement des miniers ou des chômeurs, sont présentés comme de véritables bêtes ne répondant qu’à des pulsions primaires (ils boivent, mangent, ont envie de baiser, de jouer à des jeux de hasard ou de chasser). Un rien sarcastique quand on lui répète que The Yabba est la meilleure des villes, il va pourtant progressivement s’y perdre et devenir comme tous ceux qu’il avait légèrement méprisé au premier regard.

Le film est articulé comme une énorme montée en puissance alors qu’il raconte une chute violente : les jours défilent, les bières s’enchaînent à une allure de plus en plus préoccupante, l’anti-héros perd à chaque plan un peu plus de son assurance, de sa dignité, de son humanité. C’est sans doute l’un des films les plus forts sur l’addiction et l’alcoolisme que le cinéma ait pu nous offrir. Ou comment un homme ordinaire peut entamer en une simple nuit de malchance une véritable descente aux enfers. On finit par ressentir physiquement le malaise de John Grant, ses gueules de bois, le désordre qui s’impose. On rit jaune face aux cuites qui paraissent interminables, face à la monstruosité qui ressort des visages des villageois particulièrement imbibés, leurs rires gras, leurs jeux stupides. La gueule de bois et l’excès sur grand écran comme on les a rarement vus. Complètement saoul, John Grant ne devient plus que l’ombre de lui-même et se fond dans le décor, ne tenant plus debout, partant chasser des kangourous avec ses nouveaux camarades (ces scènes de chasse – dont on apprend les conditions via un panneau en fin de métrage – constituent l’un des temps forts du film, un véritable cauchemar émerveillé, d’une violence et d’une folie difficilement égalables, d’un niveau de sadisme proche de Cannibal Holocaust).

Les gueules des locaux, l’interprétation physique et subtile de Gary Bond en homme à la dérive vont de pair avec une mise en scène extrêmement sensorielle, nous faisant parfaitement ressentir l’ivresse et le chaos. S’il avait été linéaire, le film aurait déjà pu jouer dans la cour des grands. Mais le réalisateur Ted Kotcheff (qui pour l’anecdote est celui qui a aussi mis en scène Rambo) nous entraîne dans un trip alambiqué dont la profondeur ne cesse de surprendre.

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L’alcool qui n’en finit plus de couler n’est là que pour masquer les failles intérieures d’un personnage bien plus complexe et retors qu’il n’y paraît. En effet, s’il dit avoir une petite amie (qui semble plus relever du fantasme qu’autre chose), John Grant est peu à l’aise avec les femmes et ses flashs laissent à penser qu’il refoule son homosexualité (son rapport furtif avec « Le doc », qu’il fait mine d’ignorer et les fantasmes violents auxquels il l’associe plus tard sont assez éloquents). Le personnage est d’ailleurs filmé avec une certaine sensualité ainsi que les hommes, tous regardés d’une façon troublante (quand John pénètre pour la première fois dans un bar de la Yabba on jurerait qu’il s’agit d’un lieu gay…). Laissant la porte ouverte à une multitude d’interprétation (est-ce le récit d’un homme simplement perdu et condamné à céder au démon de l’alcool face à une existence misérable qui le poursuit où qu’il soit ou un délire identitaire autour d’un homo dans le placard ?), ce long-métrage porté par une audace formelle, une liberté de ton savoureuse et une absence totale de limites fait l’effet d’un tour en montagne en russes. Excitant, effrayant, grisant… Un chef d’oeuvre.

Film sorti en 1971. Disponible en VOD

Compilation des scènes de beuverie du film :

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)