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SEBASTIANE de Derek Jarman et Paul Humfress : hommes entre eux

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Premier long-métrage de Derek Jarman, co-réalisé avec Paul Humfress, Sebastiane s’inspire du célèbre martyr pour nous plonger dans une des plus belles transes homoérotiques de l’Histoire du cinéma. Cultissime.

IVè siècle après J.-C. Sébastian (Leonardo Treviglio) est capitaine de la garde rapprochée de l’empereur romain Dioclétien. Il est assurément l’un de ses favoris. On le retrouve ainsi aux côtés de l’empereur lorsqu’il fête à Rome ses 20 ans de règne. Le 25 décembre, alors que l’on célèbre la naissance du soleil, la fête connait son point culminant. Dioclétien, décide de tuer un chrétien (il tenait les chrétiens pour responsables d’une série d’incendies ayant touché son palais) et Sebastian se permet de s’opposer à ce geste.

Dioclétien décide de lui faire payer sa révolte, lui enlève son grade et ordonne son exil dans une garnison éloignée, au coeur du désert. Nous basculons alors dans le nouveau quotidien de Sebastian, entouré de soldats déchus, sous les ordres du commandant Severus (Barney James). Coupés de tout, les hommes vivent entre eux, à moitié-nus. Ils n’ont aucun but et rien à faire si ce n’est s’entraîner au combat inlassablement. Sebastian refusant de se battre, il s’attire rapidement les foudres de Severus. Il ne s’intègre pas dans le groupe, constamment plongé dans ses pensées, à vénérer un Dieu qui l’obsède.

Doté d’une beauté ensorcelante, Sebastian ne manque pas d’attirer les regards. Le doux Justin (Richard Warwick) essaie de gagner son amitié, amoureux de lui dans le silence. Severus est pour sa part complètement obsédé par lui et devient fou alors que Sebastian se refuse à se donner à lui. Il le lui fait payer régulièrement, se plaisant à le sadiser de plus en plus fortement…

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Sebastiane fait l’effet d’une transe et on le ressent dès son ouverture, furieuse, où se lance une chorégraphie aux accents felliniens. Une métaphore assez explicite de l’acte sexuel, un homme encerclé par d’autres qui brandissent des objets phalliques gigantesques avant que des jets ne sortent. Opulence et décadence. Tout bascule alors que le beau Sebastian est congédié et exilé. Dès lors le rythme change radicalement.  Adieu le faste, les excès et les apparats : nous sommes au coeur de la nature, dans une île désertique où des hommes vivent seuls entre eux, nus , dans le dépouillement le plus total.

On est d’emblée fasciné par cet univers exclusivement masculin qui se présente à nous avec ces mâles virils aux tenues d’époques très légères, laissant aisément voir leurs fesses. Le film est tout d’abord le récit de ce quotidien rythmé par l’ennui , en vase clos. Il n’y a vraiment rien à faire et les autres sont le seul divertissement possible. Les hommes conversent, se chamaillent, organisent des combats d’insectes, se baignent à poil, explosent de rire alors que le matin ils se lèvent avec la gaule, fantasment… Il n’y a aucune femme et très vite nous comprenons que pour satisfaire leurs besoins et pulsions, ils couchent entre eux. Les amitiés viriles deviennent même parfois sentimentales. Ainsi voit-on les tendre Adrian (Ken Hicks) et Anthony (Janusz Romanov), inséparables et à l’évidence amoureux, qui ne ratent aucune occasion de faire l’amour ou de se cajoler.

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Cette vision lumineuse d’un amour homosexuel perturbe les autres hommes de la bande. L’horrible et vulgaire Max (Neil Kennedy) regrette le temps des folles orgies et rêve de pouvoir à nouveau prendre une femme. Severus, lui, aimerait vivre un amour semblable avec Sebastian. La beauté de ce dernier et sa douceur l’obsèdent au point que cela en devient insupportable. Et alors que Sebastian passe son temps à lui désobéir, à s’isoler et à le rejeter, il use et abuse de son autorité pour le punir longuement. Les séances de correction et de torture sont la seule façon que Severus a pu trouver pour partager une sorte d’intimité, de transe, avec celui qu’il aime et désire. Sebastian se laisse malmener sans trop broncher, à tel point que par moments on se demande si ne plane pas une forme de masochisme. Ces scènes sado-masochistes diffusent un érotisme troublant.

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L’érotisme est de toute façon partout dans Sebastiane, magnétique de bout en bout, faisant l’effet d’un poème visuel, rappelant la sensualité et l’étrangeté de certaines oeuvres de Pasolini. La cohabitation forcée de ces hommes entre eux est la porte ouverte à de nombreux fantasmes. Amitiés tendancieuses, amours, désirs violents, dénis… Visuellement, l’oeuvre est magnifique, sorte de rêve gay où coupés du monde la vie ne se résume plus qu’à la vision perpétuelle de beaux mâles virils éclairés par un soleil de plomb, en tenue légère ou dans le plus simple appareil. Rien à faire si ce n’est se lier avec un autre garçon, paresser au soleil, se baigner.

Tourné en latin, le long-métrage opte pour une certaine économie de dialogues et un rythme enivrant. La transe se fait lente, on est envoûté alors que s’opposent la douceur et la violence. C’est peu dire que ,dans le rôle de Sebastian, Leonardo Treviglio marque et suscite un pic de désir. La caméra de Jarman n’a de cesse de sublimer son visage et son corps. Il est un irrésistible mystère. Car de lui émane cette pureté mystique alors qu’il ne cesse d’essayer de se rapprocher de son Dieu, de façon amoureuse et sensuelle. Comme si Dieu était un amour homosexuel.

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Alors que la violence est omniprésente, Sebastiane est pourtant très romantique par moments. N’y a-t-il pas plus bel amour que celui de Justin pour Sebastian ? Il comprend qu’il ne l’aura sans doute jamais mais il veille sur lui en permanence, devient son ami pour avoir le plaisir d’être à ses côtés au moins d’une certaine façon.

Ce que l’on retient enfin de cette expérience de cinéma à part et subjuguante, c’est son érotisme et sa beauté qui ne nous lâchent jamais, même quand survient l’horreur et la tragédie. La scène finale le prouve, dérangeante et à forte connotation sexuelle, faisant fusionner Eros et Thanatos.

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Homosexualité libérée à l’écran, folle sensualité, désirs, romantisme, violence : tout est là dans cette oeuvre hors du temps qui une fois visionnée marque à jamais.

Film sorti en 1976 et disponible en DVD (je vous conseille l’édition parue chez Eros Onyx qui s’accompagne d’un livre revenant sur la figure de Saint-Sebastien par Yvan Quintin ainsi qu’une exploration du film et de l’oeuvre de Derek Jarman par Didier Roth-Bettoni – je me l’étais procurée aux Mots à la Bouche à Paris). Le film se trouve sinon en DVD d’occasion ou est visible ici légalement et gratuitement mais sans sous-titres français et dans une version non restaurée. 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)