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REFLETS DANS UN OEIL D’OR de John Huston : le poids de la frustration

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Dans un fort de Géorgie avance un jeune soldat à la beauté aussi sidérante qu’ambiguë. Il s’agit du soldat Williams. A l’occasion, il fait de petits travaux pour le major Penderton (Marlon Brandon) et s’occupe du cheval appartenant à la femme de ce dernier, Firebird. Le climat dans les environs est particulièrement pesant. Les Penderton font chambre à part, le major déteste de plus en plus sa compagne , Leonora (Elizabeth Taylor), qui passe son temps à le provoquer, le rabaisser, quand elle ne s’envoie pas en l’air avec le voisin,  le lieutenant-colonel Langdon. Ce dernier profite de sa liaison interdite pour se changer les idées, loin de sa femme qu’il ne comprend plus depuis longtemps. Cette femme, c’est Alison. Elle ne se remet pas de la perte de son enfant il y a trois ans, on la soupçonne d’être folle suite à un acte d’auto-mutilation. Alors elle reste enfermée dans sa maison, passant tout son temps avec Anaclecto, son majordome philippin, clownesque, à moitié-fou, efféminé. 

Chacun semble rongé par le même mal : la solitude, l’incapacité à communiquer avec son conjoint. Chacun fantasme aussi sur la vie de l’autre, sur l’inconnu. Le soldat Williams passe son temps à épier les Penderton et développe une obsession autour de Leonora. Il se faufile la nuit dans sa chambre pour renifler ses sous-vêtements et la regarder dormir. La femme n’a pas la moindre idée de ce qui est en train de se passer. Et elle ne se doute pas non plus que Williams révèle chez le major Penderton une homosexualité refoulée depuis toujours et un désir particulièrement destructeur…

Adaptation du roman éponyme de Carson McCullers,  Reflets dans un œil d’or emprunte son titre à un dialogue entre les personnages d’Anecleto et Alison Langdon :

ANACLETO: Look ! A peacock. A sort of ghastly green, with one immense golden eye. And in it these reflections of something tiny and…

ALISON LANGDON: Grotesque.

John Huston matérialise ce reflet avec un travail sur les couleurs sidérants, une sorte de filtre doré, sépia, qui donne à son œuvre une puissance visuelle incroyable et magnétique. A noter qu’il existe deux versions du film : une originale comme Huston la voulait et celle qui fut lancée pour satisfaire « le grand public », en couleurs  « normales ».

Nous sommes là devant un long-métrage particulièrement malsain, fait de non-dits, de jalousies, de frustrations, de haine (envers les autres et soi-même) contenue. D’un côté, il y a la très extravertie Leonora. Belle, aimant jouer à la maitresse de cérémonie en organisant sa fête annuelle. Mais Leonora est aussi et surtout une tricheuse, une manipulatrice, une femme qui n’hésite pas à humilier son mari et à le tromper plus ou moins sous son nez. Beaucoup de scènes mythiques comme celle de la cheminée où le major déplore la vulgarité de sa compagne et que celle-ci le provoque en se baladant nue dans la maison ; la scène de Blackjack où Leonora fait du pied au lieutenant-colonel Langdon alors que leurs deux époux sont juste à côté ou encore l’impressionnante scène où Leonora humilie en public son époux à coup de cravache…On devine chez Leonora la frustration de devoir cohabiter avec un homme qui ne l’a jamais désirée. Blessée, elle n’hésite pas à remettre en cause sa virilité (inoubliable moment où elle précise avec insistance que son cheval qu’elle adore est un étalon).

Le personnage du major est un rôle central. Car c’est sans doute le plus noir,  à la fois le plus beau et le plus grotesque (sa cleptomanie suggérée, ses instants pathétiques la nuit, à fixer sa boîte à secrets), celui qui visiblement souffre le plus de ses propres mensonges. Il contemple son reflet dans la glace, tient à rester bien fait, à garder sa carrure d’homme fort mais dans le fond ce n’est pas lui. Une des scènes les plus impressionnantes du film (et il y en a beaucoup), est celle où il se lance à toute vitesse dans les bois, montant Firebird. Tout s’accélère, travelling de folie, masochisme, risque de mort. Tombant à terre, le major martyrise le cheval adoré de sa femme puis s’écroule au sol. Il pleure comme un petit garçon, dévoile son vrai visage, sa vraie gestuelle, plus féminine.

La présence du Soldat Williams dans les parages l’amène à ressentir des émotions contradictoires. C’est un jeune homme beau, mystérieux, qui se plait à se balader à poil dans la nature quand il monte à cheval. Idéal masculin, sentimental, jeunesse, évocation d’un passé révolu entouré de jeunes garçons. Le major brûle de désir pour lui mais refusant d’accepter ses pulsions, il en vient à le détester, le trouver répugnant. Puis il cède à l’obsession, commence à le suivre, espérant que quelque chose se passe. On tourne alors en boucle car le soldat Williams lui-même rode autour de la maison de Penderton…mais pour épier sa femme.  Chacun épie à sa façon, regarde ailleurs pour oublier son mal-être. Entre secrets et obsession, personne n’est à l’abris de la chute.

Le personnage le plus clairvoyant est sans aucun doute celui d’Alison, considérée par tous ses proches comme folle. Elle voit pourtant de suite le vrai visage de Leonora, comprend la situation de son ménage, que quelque chose cloche. Elle découvrira aussi le voyeurisme et le fétichisme du soldat Williams. Toujours affaiblie par la perte de son enfant, elle n’en demeure pas moins courageuse et osera demander le divorce à son mari infidèle. Mais ce dernier, refusant le scandale, choisira de la détruire en la faisant vraiment passer pour une maniaque plutôt que de la libérer. Ainsi, le seul personnage à vouloir affronter la vérité, suivre ses désirs, se verra condamner, victime de la cruauté et de la lâcheté de ceux qui l’entourent.

Reflets dans un œil d’or a un rythme assez lent, lancinant, une atmosphère étrange. On passe par des émotions, des sensations diverses. On étouffe, on est pris de cours par une sensualité explosive; on contemple, on épie,  on sursaute…Entre cruauté du quotidien, enfermement et folie, c’est une œuvre qui ne manque pas de mettre mal à l’aise, sans jamais pourtant perdre sa poésie, sa beauté. Il y a là dans l’écriture, dans l’interprétation, la réalisation, une audace folle. Beaucoup de moments, magnifiques ou traumatisants, inoubliables. Un must.

Film sorti en 1967 et disponible en DVD et en VOD

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3