TIP TOE : la nouvelle série glaçante du créateur de « Years and Years »
Critique de la série Tip Toe créée par Russel T. Davies et réalisée par Peter Hoar. Une fiction glaçante sur le retour de l’homophobie.
Russel T. Davies, créateur entre autres des séries Queer as Folk UK, Years and years et It’s a sin, revient avec une nouvelle mini-série choc que vous n’oublierez pas de sitôt. De par ses thématiques et son caractère hautement politique, TIP TOE se rapproche davantage de Years and years. Sauf qu’ici nous ne sommes pas dans une dystopie : la réalité est simplement devenue tout aussi flippante.

Une intrigue glaçante sur le retour en force de la lgbtphobie
Nous suivons le quotidien de Leo (Alan Cumming, formidable comme toujours), un gay à l’aube de ses 60 ans. Encore affecté par sa séparation avec son compagnon de longue date avec qui il vivait (et qui l’a quitté pour une femme), Leo se concentre sur sa vie professionnelle (il est le patron d’un bar gay sur Canal Street à Manchester) et sexuelle (il accumule les rencontres éphémères). La série s’ouvre sur une situation incongrue : après une nuit avec un garçon de passage assez cochon, Leo se fait piller son ordinateur par celui-ci et court après lui en sous-vêtement dans la rue. Pris dans l’action, il n’a pas pris ses clés et se retrouve dans l’incapacité de rentrer chez lui. Il va alors demander de l’aide à son voisin, Clive (David Morrissey, parfait d’ambigüité). Clive est un peu son absolu contraire : marié, père de deux garçons, ouvrier bricoleur très masculin (et on le comprend assez vite, bien masculiniste sur les bords). Ce moment incongru va déclencher une spirale infernale.
La série a le mérite de nous prévenir tout de suite qu’elle va être très sombre : il est en effet d’emblée annoncé que Leo va finir assassiné juste devant chez lui suite à une attaque homophobe. Reste à savoir comment en à peine dix jours sa vie a pu basculer dans l’horreur la plus totale.


Vigileance face au « faux calme »
On est plongé dans le quotidien de Leo, qui est un patron de bar gay joyeux, un peu grande gueule (il aime raconter ses aventures sexuelles à tout le monde), qui a à coeur de faire le bien dans la communauté (il tient notamment à garder des drag queens à l’entrée de son bar même si on lui dit que c’est « moins vendeur », a des employés de différents genres, donne souvent une chance aux jeunes qui cherchent du travail). S’il est parfois un peu dépassé et embourgeoisé, il reste un homme conscient du monde dans lequel il vit même si cela l’inquiète un peu. Il en a connu des choses, il a survécu aux années Sida (en étant lui-même séropositif et en vivant désormais sereinement avec), il a participé à un nombre incalculable de manifestations.
Comme beaucoup de LGBT, il a vu les choses avancer : le coming out devenu plus facile pour beaucoup, la possibilité de se marier, l’émancipation progressive des personnes trans… Mais comme le lui fait remarquer un client assez désabusé : il ne faut jamais baisser vraiment la garde. Et on ne peut pas vraiment dire qu’il ait tord : l’ascension et l’omniprésence de l’extrême droite, la volonté d’hétéronormer les LGBT (être un bon LGBT discret, pas sexualisé, pas queer), la remontée des attaques homophobes, les discours haineux et actes infâmes vis à vis de la communauté trans… Quelque chose plane, rode. On se pense tranquille mais on ne se sent pas tout à fait tranquille non plus. La fierté recule, la peur remonte.

Leo et Clive : une relation ambiguë au cœur de Tip Toe
Si elle montre par fragments une société où l’intolérance gagne du terrain « l’air de rien », TIP TOE se focalise surtout sur la relation très tendue et pleine de zones de flous entre ses deux voisins contraires, Leo et Clive.
Clive est un homme imprévisible. Homme marié conspué par son épouse qui passe son temps à s’engueuler avec lui après qu’il lui ait avoué l’avoir trompée, père peu lié à ses deux fils, renfermé sur lui-même, il apparait comme un loser même s’il refuse de voir la vérité en face. A cause de son sale caractère et de son mauvais comportement, de ses idées politiques nauséabondes aussi, il s’est grillé dans sa sphère professionnelle et peine à trouver des missions. Il en vient ainsi à réclamer du travail à Leo. Par moments, Clive montre une certaine humanité (il peut être aidant, bienveillant, avec un côté nounours bourru avec un bon fond; il donne aussi parfois l’impression de se remettre en question ou témoigne de curiosité comme quand il cherche à « comprendre le monde gay »). Mais le ratage de sa vie, sa misère sexuelle, ses frustrations rentrées ont fait naitre en lui une profonde violence et colère.
Lors d’un montage bien pensé où l’on voit tous les personnages prendre du plaisir seul en regardant du contenu adulte, Clive est le seul à « évacuer la pression » en regardant des vidéos ultra violentes de crimes. Abreuvé de vidéos conspirationnistes, pas éduqué, mascu gonflé à bloc, il apparait comme une bombe à retardement.

Une mini-série en 5 épisodes sur les nouveaux monstres extrémistes
Constituée de seulement 5 épisodes, cette série engagée et sonnant comme une mise en garde à ne jamais baisser les armes face à une société qui peut vite retourner vers les ténèbres, nous place en permanence au bord du précipice. On sent qu’à tout moment Clive peut virer du bon comme du mauvais côté, et souvent plus du mauvais. Le personnage intrigue et devient de plus en plus inquiétant, complexe, monstrueux alors que l’intrigue, implacable et tragique, progresse. Jusqu’au point de non retour.
Avec son cruel effet dominos qui a de quoi en traumatiser plus d’un, TIP TOE dépeint de façon militante et sans filtre « les nouveaux monstres extrémistes ». Ils ne sont pas très instruits, nourris aux fake news, aux infos orientées, aux vidéos conspirationnistes. Ils sont insatisfaits car leur vie ne leur convient pas. Ils jalousent ceux qui ont plus. Frustrés, en colère, plutôt que de se remettre en question et de se confronter à leurs erreurs et échecs, ils préfèrent chercher un bouc émissaire sur qui évacuer leur rage. La cible est vite trouvée : les minorités, les personnes différentes. La différence leur apparait comme une menace. Ils jugent que s’ils ne gagnent pas assez d’argent c’est à cause des immigrés. Ils regardent de travers ceux qui sont d’autres culture. Ils ont en horreur ceux qui viennent chambouler leur version étriquée de la société et les modèles patriarcaux établis.

Une réflexion sur le refoulement et l’homophobie
Acide, cette mini-fiction sous entend aussi que ces extrémistes enragés comme des bêtes, et les hommes en particulier, sont tout simplement indisposés et apeurés par leurs propres pulsions. On voit ainsi Clive être troublé par une drag queen et un autre type de sa bande ultra violent être un gay dans le placard. Le refoulement, la négation de son désir, l’incapacité à accepter sa propre différence peut donner naissance au pire. Avec une rare idiotie, Clive clame ainsi à un moment que si son propre fils pouvait être gay ce serait de la faute des LGBT trop visibles, comme si l’homosexualité « contaminait » les hétéros…

Russel T. Davies signe une série LGBT militante et nécessaire
On ne pourra pas reprocher à Russel T. Davies de ne pas avoir saisi son sujet à bras le corps ici. Il force parfois un peu le trait, il a la main lourde sur la violence et le drame mais on sent que de bout en bout, avec cette série engagée, il entend faire réagir, réveiller les consciences, face à un monde où aucune liberté ne semble plus tout à fait acquise pour les minorités et où les dégâts des politiques, du capitalisme, des inégalités sociales, créent des monstres. Le visionnage de TIP TOE est certes tétanisant mais nécessaire.
Série produite en 2026 et disponible sur Mycanal
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