FICTIONS LGBT

IT’S A SIN de Russell T. Davies : honte et sacrifices

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Russell T. Davies est l’un de nos auteurs de séries préférés. C’est à lui que l’on doit la toute première série 100% gay d’envergure, la cultissime Queer as Folk UK, mais c’est aussi le génie derrière la brillante et récente mini-série Years and Years. Le revoici pour une nouvelle mini-série, It’s a sin , qui revient sur le parcours d’une bande de jeunes gays confrontés au fléau du Sida.

Le show a été largement acclamé par la presse et le public et on ne compte plus les critiques dithyrambiques à son sujet. Il faut dire que le sujet est fort, servi par une belle écriture, globalement de très belles interprétations, que la mise en scène nous replonge dans l’effervescence des années 1980 avant que ne tombe le couperet du virus. 

J’avoue avoir commencé la série un peu à reculons, paradoxalement parce que j’ai toujours adoré le travail de Russel T. Davies et que j’avais peur d’être déçu. Queer as folk était une petite révolution à l’époque. Years and years était une dystopie surprenante, intelligente, originale et par moments totalement bouleversante. La trop méconnue Cucumber est une pépite de comédie aux allures de bonbon empoisonné (la noirceur s’y invitait d’un coup sec sans crier gare). Ici, le sujet était un peu moins prometteur si l’on peut dire. 

Evidemment, c’est toujours utile pour les plus jeunes générations d’avoir une nouvelle fiction sur le thème des années Sida. Mais pour le coup ça n’est aujourd’hui plus vraiment original. It’s a sin arrive après des films comme 120 battements par minute, Philadelphia, Holding the Man ou les séries Angels in America, The normal heart ou Snö pour ne citer que quelques évidentes références. Des dizaines de fictions ont déjà traité du sujet et souvent avec brio. Ces dernières années il y en a eu mine de rien un paquet (Plaire aime et courir vite, Juste la fin du monde, la pépite indé 1985, San Francisco 1985, House of boys…). A force , même si on concède que le travail de mémoire est important , il y a un peu une lassitude car on retrouve dans toutes ces fictions les mêmes motifs, passages obligés et même généralement les mêmes morceaux côté bande-originale (Jimmy Somerville, encore et encore…). 

it's a sin série

It’s a sin est à première vue le projet le moins original et créatif de son auteur, un des plus consensuels aussi. Mais si Russel T. Davies n’évite pas les redites, il a le mérite de s’être foulé pour s’approprier cette histoire et d’y amener de nouvelles facettes, de nouveaux points de vue.

Déjà, l’action se situe en grande partie dans l’Angleterre marquée par le conservatisme de Margaret Thatcher, ce qui lui donne un cachet particulier. Mais surtout cette fiction-ci dresse le portrait d’une jeunesse gay sacrifiée. 

La série montre des coming out douloureux ou qui ont bien du mal à se faire. Les jeunes gays ont juste hâte de quitter le cocon familial pour s’émanciper et être enfin eux-mêmes. C’est le cas du personnage principal , Ritchie (Olly Alexander), qui grandit dans une famille lambda qui refusera de voir et comprendre son homosexualité jusqu’au bout mais aussi par exemple du personnage flamboyant de Roscoe (Omari Douglas), étouffé voire menacé par une famille très croyante. 

Quand on construit son identité sur le mensonge et la honte de soi en raison du poids de la société et de ses proches, cela peut créer bien des déséquilibres. Les garçons de It’s a sin ont au départ juste envie de fuir loin de leurs patelin et de profiter de l’anonymat des grandes villes où quelques bars gays existants leur permettront d’être enfin libres et de rencontrer des personnes comme eux. Accéder subitement à cette liberté quand on en a été trop privé peut parfois amener logiquement à l’excès. Nombreux sont ceux à accumuler les partenaires dans une atmosphère de fête constante et délurée. 

it's a sin série

Ritchie se constitue un cercle d’amis solide avec Roscoe, le charmant Ash (Nathaniel Curtis) avec lequel il entretient une amitié amoureuse, la jeune artiste Jill (Lydia West)… Anomalie de la bande, le tendre et joliment étrange Colin (Callum Scott Howells), garçon coincé et pas sûr de lui qui n’a pas trop eu de chance dans ses amours et s’est contenté des miettes que l’on a bien voulu lui donner (une sempiternelle liaison cachée avec un sportif pseudo-hétéro dans le placard). C’est par ce personnage un peu naïf, lumineux et terriblement attachant que la noirceur va arriver. Le garçon , qui s’était lié à un collègue de travail gay plus âgé (Neil Patrick Harris), va être brutalement confronté à la triste réalité de ceux frappés par le Sida à l’époque. 

On retrouve toutes les choses sordides qu’on savait déjà : les omissions / mensonges des forces gouvernantes, la panique face à un virus / maladie très peu clairement identifé(e) au départ, le traitement problématique fait par beaucoup de médias, le déni voire le mépris, l’aveuglément face à cet étrange « cancer des gays » considéré par certains illuminés comme une punition divine. 

Ce que It’s a sin donne à voir en plus, c’est le poids de cette menace pour les jeunes gays qui commençaient alors leur vie affective / intime. Ils ont à peine le temps de goûter à une forme d’insouciance qu’on leur met en quelque sorte le couteau sous la gorge. Beaucoup ne veulent pas voir les signes annonciateurs de l’hécatombe en marche. Ritchie est ainsi de ceux qui ont pu prétendre que le VIH / Sida était une invention pour effrayer les gays et les empêcher de mener leur vie comme ils l’entendaient. Ce déni, ce refus de voir la menace, ces erreurs de jeunesse, vont coûter très cher à certains et de façon implacable et aléatoire. 

it's a sin série

It’s a sin raconte la honte qui a frappé ces êtres en construction : ne pouvant s’assumer auprès de leur famille ou dans leur travail, ils n’avaient que la vie nocturne et les rencontres avec d’autres mecs pour avoir la sensation d’exister. Et on finit par leur reprendre ça, par leur apprendre qu’en raison de parenthèses de plaisir libératrices ils vont possiblement pour certains mourir. Certains malades finissent seuls à l’hôpital, soit lâchés par leur famille soit tenant à cacher la raison même de leur maladie. On nous rappelle le triste destin de ces garçons et hommes partis dans la solitude la plus totale, morts de honte en quelque sorte, ne voulant pas annoncer à leur famille, collègues ou amis qu’ils avaient ce fichu « cancer gay ».  On voit aussi l’enfer des familles qui débarquent, découvrant l’homosexualité de leur enfant en même temps que l’annonce de leur infection et qui sont dans le déni total. On les rapatrie dans leur bourgade natale, on les prive de tout contact avec leurs amis de la ville, on cache aux voisins ce qui se passe et les pauvres se retrouvent à nouveau à la case placard jusqu’au dernier souffle. 

Tout cela est amené avec sensibilité, émotion et c’est indéniablement ce qui fait qu’en dépit des réserves que l’on pouvait avoir au départ, on se laisse complètement emporter jusqu’à l’épisode final qui touche en plein coeur en même temps qu’il fait froid dans le dos (le personnage de la mère de Ritchie qui révèle sa véritable face sombre et sa bêtise crasse sur la dernière ligne droite). 

it's a sin série
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Si les jeunes comédiens sont globalement tous bons (ici petite réserve sur Olly Alexander qui n’est pas toujours hyper à l’aise et qui hérite d’un personnage pas toujours très aimable mais c’est en même temps ce qui en fait sa complexité et sa force – la honte sous-jacente qui accable Ritchie l’amène entre autres à ne pas vouloir faire de tests et à contaminer plus ou moins consciemment des partenaires), la grosse surprise vient du personnage de Jill interprété par Lydia West. La jeune comédienne qui était déjà apparue dans la série Years and Years de Russel T. Davies crève l’écran dans la peau d’un personnage féminin très fort. Elle est paradoxalement la plus militante et investie de la bande alors qu’elle est la seule hétéro. La plus lucide sur ce qui se trame et la plus forte aussi (amie et militante fidèle qui ne baisse jamais les bras même si la mort emporte progressivement quelques-uns de ses plus proches amis). Ses dernières scènes sont d’une grande intensité (la confrontation avec la mère de Ritchie, le passage à l’hôpital avec l’inconnu seul dans sa chambre…) et déchirent le coeur. 

Au final, Russel T. Davies ne déçoit pas avec cette nouvelle création et parvient avec brio à apporter un regard neuf sur un sujet maintes fois abordé. It’s a sin touche bel et bien le spectateur en plein coeur, restitue parfaitement la dureté et la complexité d’une époque sombre à bien des niveaux et résonne encore fort aujourd’hui. À voir donc même si vous pensez avoir déjà vu beaucoup de fictions sur ce sujet. 

Série sortie en 2021 et disponible en France sur Mycanal 

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)