FICTIONS LGBT

BULLY de Larry Clark : frustration et violence

By  | 

Un trou paumé, aux Etats-Unis. Bobby (Nick Stahl) et Marty (Brad Renfro) sont meilleurs amis depuis le plus jeune âge. Une relation forte, parfois teintée d’ambiguïté, et qui avec le temps est devenue un véritable poison pour Marty. Bobby passe en effet la majeure partie de son temps à le manipuler et le rabaisser. Marty intériorise sa colère mais reste là à ne pas broncher, prisonnier de leur amitié. Il demande à ses parents de déménager mais ces derniers ne veulent rien entendre.

Un jour, Bobby et Marty invitent deux filles à passer du temps avec eux : Lisa (Rachel Miner) et Ali (Bijou Phillips). Marty et Lisa se rapprochent, c’est le début d’un amour. Bobby ne voit pas du tout d’un bon œil cette relation naissante. L’adolescent finit par dépasser les limites : s’octroyant le droit de toucher la copine de son meilleur ami, violant Ali… Lisa confronte Marty à la réalité : il ne peut pas accepter de rester soumis au sadisme de Bobby. Ils évoquent l’idée de le tuer. Ce qui n’aurait pu être qu’une blague finit par devenir une véritable mission. Enragé contre Bobby, le jeune couple rallie à sa cause Ali, un ami de celle-ci, Donny (Michael Pitt), et une copine qui vient de sortir d’un centre, Heather (Kelli Garner). Ils contactent une sorte de tueur à gages des environs et élaborent ce qu’ils pensent être le crime parfait…

Avec Bully, Larry Clark nous confronte à la violence, au mal. Comment de jeunes adolescents peuvent-ils se retrouver à s’amuser à planifier un meurtre sans se douter des terribles conséquences ? Comment peut-on en venir a égorger son meilleur ami sans la moindre culpabilité ? Le mal ne s’explique pas, c’est ce qui le rend si terrifiant. Ici, le meurtre de Bobby, petite crapule des environs, constitue une sorte de divertissement. Il devient la cible, le défouloir, pour une bande de jeunes plus ou moins livrés à eux-mêmes, déjà exclus du système. Les personnages secondaires de Donny (constamment défoncé et se croyant dans un jeu vidéo alors qu’il se prépare à tuer quelqu’un  « pour de vrai ») et de Heather (jeune fille instable marquée par une enfance macabre et traumatisante, à moitié-folle et anesthésiant ses angoisses par une multitude de substances illicites) ne semblent pas vraiment savoir ce qu’ils font là. Ils se laissent embarquer. Ali, déjà mère célibataire, ayant refilé son gosse à ses parents et passant son temps à forniquer, sait déjà un peu plus pourquoi elle va participer au crime : elle veut se venger du viol qu’elle a subi. Pour Lisa et Marty, les choses sont plus compliquées. Lisa, au départ la fille la plus simple et rationnelle de toute la bande, se met à divaguer alors qu’elle tombe amoureuse et qu’elle constate à quel point Bobby a du pouvoir sur Marty, en faisant une sorte d’ami-esclave. C’est elle qui provoque la descente aux enfers de ses camarades, qui lance l’idée de l’assassinat, qui maintient le projet avec une hargne qui laisse entrevoir qu’elle est loins d’être psychologiquement aussi stable qu’elle ne le semblait. L’adolescence est le moment où l’on apprend la vie, où l’on découvre les premières difficultés du monde adulte, où tous les sentiments sont décuplés. Les teenagers de Bully perturbent car ils ont souvent des réactions surprenantes : avoir un bébé et coucher avec un tas de mec à à peine 15 ans ne choque personne, la dangerosité des drogues est minimisée, la vie apparaît comme un jeu de pouvoir sans grandes conséquences.

Le film montre à quel point la mécanique de groupe peut donner lieu au pire. Nul doute que si chacun s’était retrouvé seul face à Bobby, personne n’aurait eu la force, pris le risque de le tuer. Mais le fait de devoir assumer ses idées, ses paroles, son engagement face aux autres les amène à feindre une certaine assurance, une détermination, au point d’occulter les ravages, la portée de leurs actes. La haine envers Marty est complètement justifiée mais le meurtre représente l’extrême qu’il ne fallait pas franchir. On peut facilement y voir une certaine critique de la peine de mort, une variation déglinguée sur la loi du talion. A noter également que tous les membres de la bande viennent de familles très modestes alors que Bobby appartient à une famille relativement bourgeoise. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il arrive, ce jeune homme qui se croit au dessus de tout le monde finira par rebondir, aidé par ses parents. Lui prendre la vie apparaît pour ses ennemis comme le seul moyen de le couler sans lui laisser la chance de se relever.

Bully évoque la fragilité de l’âge adolescent, les rôles que l’on se crée pour tenter d’exister alors que l’on n’est pas forcément à l’aise avec soi-même. Ali force les traits de sa caricature de fille adorant le sexe. Bobby se plaît à terrasser son monde de par son assurance très forcée (il se proclame être un super pineur, est toujours là à se vanter et rabaisser ceux qui l’entourent, profitant du fait que personne n’ose riposter). Un jeune tueur à gages se révélera être un simple gamin de pacotille. Marty et Lisa ont en commun leur désir de changer leurs rôles de victimes qu’ils portent depuis trop longtemps. Comme Marty, Lisa a souffert d’être dans l’ombre de sa meilleure amie, Ali. A tel point qu’elle ne s’inquiète même pas du fait qu’elle se fasse violer, comme si c’était là pour elle l’occasion de lui donner une leçon. Les deux amoureux veulent « reprendre leur vie en main », devenir ceux qui imposent leurs règles et pour cela ils choisissent une cible à abattre.

bully larry clark

L’ambigüité des relations entre les différents protagonistes est sans aucun doute ce qu’il y a de plus passionnant dans ce long-métrage où rien n’est gratuit. Le désir de vengeance de Marty est contagieux mais on peut logiquement se demander pourquoi il reste si soumis à Bobby ? Pourquoi ne s’est-il jamais rebellé contre lui, pourquoi continue-t-il d’être dépendant, de passer tout son temps en sa compagnie ? En intériorisant sa colère, Marty n’a fait qu’envenimer la situation. Le seul moment où il confronte Bobby face à ses actes est celui où il s’apprête à l’achever. Le lien d’amitié entre les deux garçons est très étrange. Il est fait d’amour et de haine, d’humiliations et de déclarations. Il est plusieurs fois sous-entendu que Bobby , qui passe son temps à clamer vouloir tringler des filles, pourrait bien être attiré par les garçons et en particulier Marty. Les deux amis vont chauffer des mecs dans des boites gays pour se faire de l’argent, font, encore pour le fric, l’amour au téléphone avec d’autres hommes. Il est également évoqué qu’ils se prostituent ponctuellement. Quand il veut coucher avec Lisa, Bobby met en fond un film porno gay. Ses jeux sadiques pourraient très bien être le résultat d’une frustration sexuelle, de la frustration de ne pas pouvoir « posséder » complètement son meilleur ami. Quand Marty devient un peu plus sérieux avec Lisa, Bobby devient plus blessant et violent que jamais. Mais il s’est trompé en pensant que Lisa était une proie facile. Cette dernière, bien déterminée à avoir Marty pour elle toute seule va tout mettre en œuvre pour le faire disparaître.

Si à première vue Bully peut donner l’impression de dépeindre de façon brute, presque documentaire, la violence adolescente américaine, l’oeuvre révèle au fil des visions ses subtilités, offrant différentes pistes d’interprétation. C’est un film dur, frontal, nihiliste mais qui est aussi ,derrière son côté choc, doté d’une véritable sensibilité, d’un regard plus compatissant qu’il n’y paraît pour ces losers, ces jeunes dépassés par leurs émotions et leurs actes irréfléchis.

Film sorti en 2001 et disponible en DVD et VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)