FICTIONS LGBT

CRUISING – LA CHASSE de William Friedkin : identités troubles

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Rejeté par une partie de la communauté gay lors de son tournage et à sa sortie en salles, Cruising – La Chasse ne dresse en effet pas un portrait très reluisant de l’homosexualité, montrée sous l’une de ses facettes les plus sombres et douloureuses. Si on comprend que certains aient pu s’énerver au moment de la sortie cinéma en 1980, force est de constater aujourd’hui à quel point le long-métrage est à la fois un des meilleurs thrillers à thématique gay jamais sorti mais aussi une pièce maîtresse dans la filmographie de son réalisateur, William Friedkin, et de son acteur principal, Al Pacino. Une oeuvre cultissime d’une rare noirceur et ambiguïté.

New York, fin des années 1970. Les cadavres commencent à s’accumuler dans le quartier gay et en particulier au sein de la scène cuir et fetish. Dans un premier temps, les forces de l’ordre ne prêtent que peu d’attention aux événements : il y a trop peu d’éléments pour constituer une enquête et surtout il y a chez la Police locale une homophobie à peine dissimulée.

Mais alors qu’un énième corps est retrouvé, le Capitaine Edelson (Paul Sorvino) décide enfin de réagir. Il a remarqué que les victimes étaient toujours des bruns virils au regard ténébreux. Il demande à un de ses éléments, Steve Burns (Al Pacino), qui a selon lui le physique de l’emploi d’aller mener l’enquête sur le terrain. Il devra avancer incognito et se fondre dans le décor.

Ainsi, Steve délaisse sa petite amie Nancy (Karen Allen) pour emménager dans le quartier gay. Il se lie rapidement d’amitié avec son voisin artiste, le lisse et sensible Ted (Don Scardino) qui ne traîne pas trop dans les bars. Quand la nuit tombe, Steve se transforme en mâle en cuir et part explorer les lieux de drague underground des environs. Son but : faire mine d’appartenir à la communauté et obtenir petit à petit des informations que les policiers n’arriveraient pas à avoir étant donné le climat de défiance qui s’est instauré entre eux et les gays.

Alors que l’enquête patauge et qu’il semble aller de fausse piste en fausse piste, Steve perd pied. Il sent que quelque chose est en train de changer en lui, le submerge. Est-ce cette vie nocturne et les pratiques parfois extrêmes auxquelles il assiste qui lui montent à la tête ? Est-ce la peur d’être une victime toute désignée pour le serial killer du quartier (on l’a après tout lancé sur cette mission tel un appât) ? Ou est-ce sa propre identité sexuelle qui le place dans une situation inconfortable ?

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N’en déplaise aux détracteurs, William Friedkin délivre ici une peinture très réaliste et hautement immersive du milieu gay underground new yorkais de l’époque. On plonge aux côtés d’Al Pacino dans l’univers des mâles en cuir et des cruising clubs, on observe et on ressent toute l’atmosphère, impressionnante, vertigineuse et troublante qui s’y déploie. C’est d’une rare précision documentaire et on sent la fascination du réalisateur pour ce « monde en soi » à chaque scène. On sait par ailleurs que la version du film sortie en salles avait été amputée de plusieurs scènes plus explicites. C’est dommage qu’il n’y ait pas eu un film « Director’s cut » mais ce que l’on voit est déjà assez fort.

Il y a forcément quelque chose d’assez jouissif dans le fait de voir le très hétéro Al Pacino naviguer avec sa veste en cuir dans cet univers et découvrir puis adopter les codes des lieux de drague de l’époque. On le voit découvrir les codes couleur des bandanas, se faire reluquer par des hordes de mâles en quête de compagnie, traîner dans les parcs la nuit, danser au coeur de la foule en prenant du poppers et même se faire attacher au lit ! L’acteur est à fond et même si le tournage a été compliqué pour lui et que les relations n’étaient pas au beau fixe avec Friedkin ils ont tous les deux le mérite de s’être complètement jetés dans cette sous-culture qui leur était complètement inconnue.

La mise en scène est très efficace et nous fait vraiment vivre à la fois la découverte des soirées cuir, l’adrénaline de la chasse nocturne, de la quête de garçons, et la tension de l’enquête policière. La photographie a quelque chose d’hypnotique, saisit la moiteur des lieux en sous-sol, des hommes voraces et en sueur, de la nuit bleue enivrante puis inquiétante des rencontres entre les buissons.

Le personnage de Steve Burns arrive seulement après 15 minutes de métrage. On a assisté au préalable à un des crimes du tueur, découvrant ainsi son possible fonctionnement : il laisse un beau mec venir le brancher, lui fait croire qu’ils vont s’amuser puis le tue en chantant une énigmatique comptine et en lançant que la victime l’a poussé à commettre cet acte démentiel.

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On sait peu de choses sur Steve Burns et c’est ce qui fait tout l’intérêt du film : c’est un personnage bien plus ambigu qu’il n’en a l’air et dont les regards suscitent beaucoup d’interrogations. Alors qu’il se perd dans son enquête, on devine que quelque chose de très intime bascule en lui. Il s’attache à son voisin, il n’a pas mis longtemps à accepter cette mission pourtant ô combien particulière pour un hétéro de l’époque, il se fond complètement dans son personnage de faux gay et semble y prendre un certain plaisir. Plusieurs ellipses laissent ainsi sous-entendre qu’il n’est pas exclu qu’il ait pu s’amuser avec des garçons lors de ses virées nocturnes et il n’est pas non plu impossible qu’il n’ait pas une attirance plus sentimentale pour son voisin…

L’oeuvre gagne à être vue plusieurs fois car à la première vision sa fin peut paraître peu lisible. Spoiler. En effet, une fois le tueur démasqué, l’affaire ne semble pas terminée, un autre meurtre qui pourrait être directement lié à Steve surgit et son regard final est chargé en ambiguïté. En revoyant le film, l’hypothèse qu’il n’y ait pas un mais plusieurs tueurs s’avère de plus en plus probable et cela rend l’ensemble encore plus fascinant. On remarque que le physique du tueur lors des différentes scènes semble changer (ainsi pense-t-on lors de la scène meurtrière du parc suivre le tueur qui avait sévit lors du premier crime filmé mais il s’avère que le garçon sera finalement la victime du parc que celui qui va être la victime – était-il bien le premier tueur et s’est-il fait tuer à son tour ? Mystère….). Mais surtout tout mène à penser que Steve refoule lui-même son homosexualité, la vit dans la culpabilité et la violence et ainsi devient à son tour un meurtrier. Il a en commun, entre autres choses, avec le serial killer qu’il arrêtera d’avoir un rapport complexe au Père.

Progressivement, et plus subtilement qu’il n’en a l’air, se dessine un thriller haletant et dense qui traite de la masculinité, de la virilité (dont les codes sont fétichisés dans les soirées à thème – par exemple, les flics qui oppressent les minorités et sont détestés deviennent un fantasme avec leur uniforme dans les clubs sans tabous) et du refoulement. Là où Cruising est très sombre, c’est dans sa façon de montrer des hommes prisonniers de leurs désirs, refusant de les accepter et sombrant alors dans la violence (le ou les tueurs tuent quand vient le moment du plaisir charnel – les coups de couteaux sont hautement métaphoriques / il y a cette scène des deux policiers qui agressent des travestis et les rabaissent avant d’exiger d’eux des faveurs…).

Si le monde gay n’a jamais paru si dangereux voire glauque et que de nombreuses images et scènes hantent, on retient aussi cette énergie sauvage de la nuit et les pulsions qui vont avec. Ici on adore et on le dit : ce film est un chef d’oeuvre !

Film sorti en 1980. Disponible en DVD et VOD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)