CINEMA

LE TEMPS D’AIMER ET LE TEMPS DE MOURIR de Douglas Sirk : amour et monde en ruine

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1944. Le soldat allemand Ernst Graeber (John Gavin) est sur le Front germano-russe et s’habitue malgré lui aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Les insurgés creusent leur propre tombe avant d’être fusillés, interdiction de trembler, de dire ce que l’on pense ou ressent sous la peine d’être dénoncé. Les bombes explosent partout, les morts se multiplient, un jeune soldat met fin à ses jours plutôt que de continuer à vivre en pensant aux crimes commis.

Après des années terribles, Ernst Graeber se voit accordé trois semaines de permission. Il rentre dans son village natal, se réjouit à l’idée de retrouver un peu de quiétude auprès de ses parents. Mais à peine arrivé, il comprend que le chaos règne partout. Son village est désormais essentiellement composé de ruines, les journées sont rythmées par les alertes à la bombe et les gens passent leur temps à se cacher dans des caves quand ils ne comptent pas les cadavres…Ne parvenant pas à retrouver ses parents, Ernst a l’idée d’aller voir son médecin de famille, le docteur Krause. Mais celui-ci a été emmené dans un camp de concentration pour avoir eu le malheur de dire en société que les allemands allaient perdre la guerre. C’est sa fille, Elizabeth (Liselotte Pulver), qui accueille le beau soldat, inquiète.

Ils sympathisent instantanément. Sur les conseils d’autres soldats en permission avec lesquels il vit dans une caserne, Ernst décide de se faire violence et de ne pas passer son peu de temps libre accordé à angoisser, à chercher désespérément ses proches disparus. Sa permission, il la consacrera entièrement à Elizabeth. Au milieu des ruines, des morts, de la peur, les deux jeunes gens tombent amoureux et décident de se marier. Leur amour, leur élan d’insouciance, seront malheureusement rapidement rattrapés par une guerre qui traumatisa aussi, si besoin est de le rappeler, les allemands eux-mêmes…

le temps d'aimer et le temps de mourir

Adaptation du roman Le temps de vivre et le temps de mourir d’Erich Maria Remarque, Le temps d’aimer et le temps de mourir est indéniablement un film très personnel pour le réalisateur Douglas Sirk (dont le fils s’était marié à une femme adepte de l’idéologie nazie). Le générique présente un arbre en fleur, arbre qui donnera tout son sens au film et que Ernst et Elizabeth découvriront lors de l’une de leurs balades. Cet arbre est en floraison en plein hiver, alors que tout est en ruine. Il s’est développé très vite suite à la chaleur des incendies provoqués par les bombardements. Impossible de ne pas penser à la love story entre Ernst et Elizabeth, dont la romance passionnée éclôt au milieu de l’enfer de la Seconde Guerre mondiale, où les jours de chacun peuvent être comptés. Malgré l’horreur du monde, ils essaient de s’oublier en se plongeant l’un dans l’autre. On a rarement vu deux acteurs aussi beaux et émouvants dans un film.

Entre mélo et film de guerre, Douglas Sirk signe l’une de ses œuvres les plus intenses et plastiquement sidérantes. Les plans larges des villages bombardés fascinent autant qu’ils suscitent la peur. Vénéneux et poétique. On replonge dans une période ô combien sinistre de l’Histoire avec une impressionnante minutie. On découvre quel était le quotidien de bien des allemands durant cette période. Il y a ceux rattachés à la Gestapo, comme le camarade d’école d’Ernst, Oscar Binding, ancien cancre devenu riche grâce à sa fidélité à Hitler. Abject, le jeune homme croit prendre sa revanche sur la vie en envoyant des gens dans des camps de concentration et en se pavanant dans son immense demeure, entouré de nazis et de prostituées. Il y a eu beaucoup d’allemands comme lui en ce temps-là.

le temps d'aimer et le temps de mourir

Mais il y a aussi eu les autres, enrobés dans une guerre qu’ils ne cautionnaient pas ou restant dans leurs villages à voir leurs maisons et leurs proches s’embraser. Alors qu’à chaque instant la vie peut s’arrêter, l’amour naissant entre Ernst et Elizabeth est plus intense que jamais. Ils savent que ceux qu’ils aiment sont peut être morts, que leur romance ne durera peut-être que quelques jours, mais ils s’étreignent, ils vibrent à deux, comme en dehors du temps. C’est sublime et déchirant à regarder, comme lors de cette scène où la veille de son retour au front, Ernst reste avec sa belle, en pleine alerte à la bombe. Impossible de passer leur dernière nuit dans une cave : ils resteront blottis l’un contre ‘autre dans la chambre, quitte à exploser.

Durant plus de deux heures, le long-métrage captive et émeut constamment tandis que de nombreuses scènes et images s’impriment dans nos têtes pour toujours. La joie d’une soirée éphémère dans le dernier lieu luxueux de Berlin,  la main d’un soldat mort qui émerge de la neige, une existence réduite en cendres dans une boite à cigares, et surtout ces ruines, ces pierres, ces explosions…et cette belle maison intacte aux airs de miracle. Même si l’amour est le plus beau des refuges, les deux amoureux ne pourront sans doute pas tenir face au pire, face à une guerre impitoyable où la frontière entre le bien et le mal est plus complexe que ce que l’on aurait pu penser. Magnifique à tout point de vue, Le temps d’aimer et le temps de mourir est un chef d’œuvre, un des plus beaux films qu’on ait pu voir sur l’horreur de la guerre, ici transcendée par une romance inattendue.

Film produit en 1958

 

Blog rédigé en solo par Gaspard Granaud. Avec la précieuse aide de Pierre pour la période avril-mai 2022, merci <3