CINEMA

LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE de Ken Russell : déguisements

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Générique sensuel et vénéneux, nous découvrons Bobby (John Laughlin) dans un groupe de soutien dans lequel chacun étale ses problèmes de couple. Bobby semble prendre ses camarades de haut : cela fait dix ans qu’il est en couple et il n’a jamais trompé sa femme. Mais en y réfléchissant bien, il sait qu’il y a un problème. Sa compagne n’aime pas le sexe, ils ont peu de rapports, il y a toujours quelque chose qui ne va pas, un prétexte pour repousser les galipettes.

Désireux de vouloir gagner de l’argent, Bobby va accepter de faire de l’espionnage industriel pour le patron d’une marque de vêtements féminins. Le boss soupçonne une de ses stylistes, Joanna Crane (Kathleen Turner), de revendre des modèles à la concurrence. Bobby suit donc la jeune femme qui parait très ordinaire. Et voilà qu’il découvre que la nuit, à l’abris des regards indiscrets, Joanna se transforme en China Blue, prostituée exubérante et sans limites, meilleur coup du centre ville.

Intrigué, fasciné, même obsédé par cette femme menant une double vie, Bobby s’offre avec elle une nuit très torride. Et commence vraiment à s’interroger sur son couple. De son côté, China Blue multiplie les frasques sexuelles avec ses clients et entretient avec certains des liens plus ou moins privilégiés. Un curieux révérend (Anthony Perkins) fait une fixation sur elle, persuadé d’avoir pour mission de la délivrer du pêché. Un révérend qui passe sont temps à l’espionner, à regarder en transe ses ébats tout en ayant une culpabilité morbide. En étant China Blue, que cherche donc Joanna ?

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C’est un véritable OFNI que nous livre le réalisateur Ken Russell avec son film Les jours et les nuits de China Blue (Crimes of Passion en VO). Au quotidien frustrant de Bobby se mêlent les nuits décadentes de China Blue. Cette dernière reçoit ses clients dans une chambre d’hôtel miteuse dont la tapisserie rappelle les joyeuses kitscheries de Jacques Demy. Sauf qu’ici le côté glauque s’affiche de suite. Les lumières de la rue et leurs mouvements éclairent ou plongent dans le noir les protagonistes en quête de plaisirs plus ou moins débridés. On assiste à des scènes de sexe assez explicites et souvent barrées. China Blue se fait faire un cunnilingus alors qu’elle est déguisée en Miss et tient un discours de jeune écervelée ; China Blue fait semblant de se faire cambrioler et violer ; China Blue se prend pour une hôtesse de l’air qui prévoit des voyages faits de secousses ; China Blue se déguise en bonne sœur cochonne ; China Blue devient une maitresse SM…La grande force de l’œuvre est de parvenir à mélanger une certaine sensualité à un second degré des plus jouissifs.

Les dialogues sont tous percutants, flirtent souvent avec une vulgarité assumée et chaque parole de « cette putain de China Blue » ont tout pour provoquer l’hilarité. Nous ne sommes pourtant pas vraiment dans la comédie, on passe du rire à la gêne. Le cinéaste instaure une ambiance souvent troublante, glauque, névrosée. Excellent second rôle que celui campé par Anthony Perkins. Celui d’un révérend fanatique et obsédé, entre la parole de Dieu et du Diable, entre l’envie de sexe et la culpabilité du pêché. Si le révérend est excité, c’est pour mieux être rattrapé par ses démons le plongeant dans une imagerie barbare où les femmes qui donnent du plaisir finissent en sang. Incontestablement, Les jours et les nuits de China Blue est un film qui joue avec nos propres fantasmes, notre inconscient.

La quête du plaisir semble être la solution pour être bien avec son corps alors que notre âme souffre. A défaut d’aimer, China Blue jouit et fait jouir. Mais quand elle rencontre Bobby, l’idée de l’amour revient en elle. Ken Russell montre la difficulté de se supporter soi-même, de savoir qui l’on est vraiment. Tous les personnages semblent doubles. Bobby se laisse entrainer dans une seconde vie au contact de China Blue qui elle-même la journée redevient une styliste lisse. Et le révérend complètement barré ne peut être vraiment un homme d’Eglise : tout cela n’est que déguisement.

Le long-métrage est ponctué d’inserts de tableaux connus (Magritte, Klimt…) et de dessins chinois pornos. On remarque aussi des parenthèses ressemblant à des clips underground 80’s. Les corps à corps impudiques sont l’objet de plaisir, de voyeurisme. Chacun s’observe, se fuit. On a la sensation d’évoluer dans un autre monde où tout est hystérique, où la folie s’exprime sans limites. On retiendra surtout les scènes entre China (toujours vêtue de sa petite robe bleue, lui donnant des airs de poupée sortie d’un manga érotique) et le révérend (qui multiplie les prières complètement dingues et cultes). Entre plaisir et malaise, kitsch et rigueur, Les jours et les nuits de China Blue est un film délicieusement schizo et forcément culte.

Film sorti en 1985 et disponible en DVD

Le seul et l'unique rédacteur de Pop and Films ;)