HEATED RIVALRY : pourquoi c’est la meilleure série gay
Critique de la série gay Heated Rivalry de Jacob Tierney et analyse pour comprendre ce qui en fait la meilleure série gay de tous les temps à date.
Personne n’était prêt. Heated Rivalry est sortie quasiment de nulle part et a surpris le monde entier. Adapté de la série de livres de l’autrice new romance Rachel Reid, cette fiction dont la saison 1 se compose de 6 épisodes a déjoué toutes les attentes et transformé la majeure partie de son audience en fans passionnés et obsessionnels, regardant les épisodes plusieurs fois sans pouvoir s’arrêter. Ainsi peut-on lire sur les réseaux sociaux de nombreux commentaires comme « Je ne sais pas ce qu’ils ont mis dedans mais je suis accro ». On décortique ce qui a fait de cette fiction indépendante tournée en à peine un peu plus d’un mois avec un budget modeste une oeuvre déjà culte et qui fera date.
À l’origine : le Boys Love


La première clé c’est qu’Heated Rivalry est la première production « mainstream » et anglophone d’envergure du genre « Boys Love ». Ce phénomène, né dans les années 1970 à travers des mangas, s’est largement popularisé ces dix dernières années à travers de nombreux livres et surtout des séries. La formule gagnante de ces productions est souvent la même : deux garçons que tout oppose, antagonistes, qui finissent par se désirer puis par tomber amoureux. Souvent avec une bonne dose d’humour. Parfois avec des rapports plus sombres (flirtant avec le genre littéraire de la dark romance).
La grande majorité des séries Boys Love venait jusqu’ici de Thaïlande. Une grande communauté s’est formée à travers le monde, des plateformes de streaming dédiées au genre ont même été créées (comme GagaOOLala ou IQYI), des chaînes Youtube ou plateformes similaires ont lancé des créations originales générant des centaines de milliers voire parfois des millions de vues.
Le genre a donné lieu à de grandes séries comme la phénoménale et encore trop méconnue en France KinnPorsche ou l’engagée Not Me. Mais si ce monde et ses nombreux fans existent depuis un moment, avec déjà un public loin de se cantonner à la cible gay et souvent très féminin, si vous en parliez à vos potes hétéros ou à vos collègues de bureau ils ne connaissaient pas du tout. C’est là que Heated Rivalry marque un tournant. Elle amène le genre Boys Love à un public massif et bénéficie d’une couverture médiatique sans précédent. Faut-il vraiment voir comme un hasard que l’un des deux personnages de Heated Rivalry (dans les livres comme dans la série) ait des origines asiatiques ? Probablement pas. L’oeuvre sait d’où elle tient ses racines.
La communauté de fans qui a allumé la mèche

Il est important de préciser que la série a été lancée sans gros budget de promotion. Elle ne devait être diffusée que sur la plateforme Crave au Canada (qui a permis sa production alors que le créateur Jacob Tierney ne trouvait aucun financement lui permettant de suivre la direction artistique qu’il souhaitait – les grandes plateformes cherchant absolument à atténuer l’aspect torride de l’oeuvre). Mais dès le lancement de la bande-annonce, tout s’est emballé. La communauté qui avait déjà lu le livre a été très active sur les réseaux sociaux, propageant ce trailer et faisant naître une grosse attente chez celles et ceux qui n’avaient jamais lu un livre de Rachel Reid ou complètement étrangers au genre du Boys Love. HBO Max a flairé le bon filon et en a acquis les droits pour une diffusion aux Etats-Unis. Plus tard, face aux succès d’audience, HBO a acheté les droits pour le monde entier et commandé une saison 2.
On pouvait s’attendre à un succès à la Heartstopper (la série Netflix toute mignonne et sensible, elle aussi adaptée de livres romantiques). Mais dès le pilote la diffusion a pris une tournure encore plus inespérée, générant des réactions très vives, des partages en masse sur les réseaux sociaux et un engouement inédit pour une oeuvre à thématique gay.
« Sex sells »

La raison de cet engouement défiant la norme ? L’aspect torride de la relation entre les deux personnages principaux, Shane Hollander (Hudson Williams) et Ilya Rozanov (Connor Storrie). Les deux comédiens sont indéniablement charmants, bien gaulés comme les joueurs de hockey qu’ils incarnent peuvent l’être et leur alchimie embrase instantanément l’écran. Les deux premiers épisodes de la série jouent littéralement avec le titre de celle-ci, mettant en place une « rivalité brûlante », marquant le rapprochement inattendu entre deux jeunes champions en puissance du hockey, un russe et un canadien d’origine asiatique.
Ils sont de parfaits opposés : Ilya est en apparence sûr de lui, très viril, adoptant des postures de mec macho, parfois insolent, très rentre dedans, fonçant dans le tas sans se poser de questions là où Shane apparait comme un garçon doux, hyper sensible, on le devine un peu sur le spectre, timide et se posant souvent trop de questions. Evidemment les deux opposés vont s’attirer et rapidement de façon assez frontale.

Ça commence par « un plan », tous les joueurs de hockey étant dans la sphère publique hétéros, Ilya comme Shane n’envisagent pas une seconde d’assumer de façon sentimentale leur attirance pour un garçon. Ilya, bisexuel, a malgré ses origines russes condamnant terriblement l’homosexualité déjà exploré l’intimité avec des personnes du même sexe. Shane, lui, est puceau et a tout simplement jusqu’alors refoulé ses pulsions, se contentant de s’amuser de temps en temps en secret avec des toys.
Les deux premiers épisodes de Heated Rivalry montrent les deux garçons se tourner autour, se retrouver dans des lieux clos à l’abris des regards pour prendre du plaisir ensemble, Shane laissant Ilya l’initier, matérialisant des désirs jusqu’alors enfouis. Les scènes d’intimité sont filmées à la fois avec une grande justesse (sans aller dans l’explicite), magnifiquement chorégraphiées et jouant à la perfection sur deux tableaux.
D’une part les rapports intimes entre Ilya et Shane tournent autour d’un lien de dominant / dominé. Ilya est très actif, dominant, initiateur, entreprenant, tandis que Shane est passif, émoustillé par la sensation d’être guidé.

D’autre part ces rapports sont amenés avec une folle tension érotique mais aussi et surtout une très grande délicatesse et sensibilité. On est vraiment sur une série moderne qui porte beaucoup d’importance au consentement, à la communication avec son partenaire. Si Ilya est dominant, il n’est pas bourrin et s’assure toujours du plaisir de Shane, est à l’écoute de ses envies, s’adapte et est dans la réciprocité.
Outre le fait que Shane soit puceau, ce qui amène l’aspect « première fois » qui a un potentiel nostalgique (chez une audience plus âgée) et émoustillant (pour une audience plus jeune ou pour un public féminin qui découvre comment ça se passe au lit entre deux garçons), ces scènes sont transcendées par une excellente écriture. Ilya et Shane aiment s’asticoter, se défier, se contredire, et l’aspect « mordant » de leur relation, entre piques et drôlerie, est l’un des énormes atouts du show. Cela amène beaucoup d’humanité et rend les personnages diablement attachants.

Enfin, dès le départ, même si Ilya est un garçon très direct qui semble juste chercher le plaisir, on peut sentir que sa rencontre avec Shane n’est pas comme les autres. Déjà parce qu’il est son plus grand rival dans le sport, qu’il est du même univers, qu’il représente un secret, un tabou. Mais aussi et surtout car sa candeur, sa pureté, sa gentillesse et ses petites manies ne ressemblent à rien de ce qu’il avait pu entrevoir chez d’autres garçons jusqu’alors. Dès le départ, l’attraction est maximale et les deux athlètes sont attirés l’un par l’autre comme deux aimants. On voit les semaines et les mois défiler alors qu’ils attendent de se retrouver pour s’amuser, avec une envie de plus en plus forte. Et on voit aussi que contrairement à Ilya qui ne se pose pas beaucoup de questions, Shane intériorise beaucoup plus et est nettement plus sentimental, en quête de lien, d’affection, de romance.
Heated Rivalry a été lancée au Canada et aux Etats-Unis avec ses deux épisodes et on peut dire qu’ils vont parfaitement ensemble, jouant la carte du « Sex sells » (« Le sexe fait vendre ») pour attraper dans ses filets une audience potentiellement friande de romance piquante et torride entre deux mecs sexy. Les deux comédiens , Hudson Williams et Connor Storrie, se sont d’ailleurs fait faire dans la vraie vie un tatouage avec écrit « Sex sells » en clin d’oeil à cet aspect de la série.
Les scènes croustillantes, sensuelles et cérébrales des deux premiers chapitres ont beaucoup fait parler, ont lancé le buzz. Et ça n’était que le début car Heated Rivalry est beaucoup plus que ça.
Le tournant « Skip »

Parfaitement pensée et construite, Heated Rivalry surprend avec son troisième épisode en mettant au premier plan un personnage qui était alors très secondaire : celui de Scott Hunter (François Arnaud), un joueur de hockey plus âgé, qui a connu la gloire mais dont le succès semble plus derrière que devant lui.
D’une autre génération qu’Ilya et Shane, Scott est dans le monde du hockey depuis un moment. On apprend qu’il est lui aussi gay et dans le placard. Les choses vont basculer pour lui quand en entrant dans un smoothie bar il va craquer pour un adorable barista, Kip (Robbie G.K). Un adorable jeu de séduction va se mettre en place, marquant le début d’une irrésistible romance.

On tombe dans le genre de la rom com gay, colorée, douce, sexy et on fond ! Scott et Kip, surnommés « Skip » par les fans, sont d’une mignonnerie à toute épreuve. L’épisode qui leur est consacré est un bonbon romantique immédiatement addictif. Mais là encore plane le poids de l’homophobie dans le sport et l’impossibilité de s’aimer « officiellement ».
Scott tombe fou amoureux de Kip mais il sait qu’il ne peut pas vivre un amour au grand jour sans mettre en péril sa carrière. Et Kip n’est pas du genre à vouloir retourner au placard… Le bonbon devient plus amer et mélancolique.

Avec ce nouveau chapitre, la série Heated Rivalry embrasse enfin pleinement son grand souffle romantique. Elle nous met des papillons dans le ventre avant de nous mouiller les yeux. Elle révèle une dimension plus dramatique et plus profonde.
L’histoire de Scott et Kip marque un tournant, faisant passer une histoire jusqu’alors très fun et assez légère en quelque chose de plus à vif. On n’a plus envie de quitter ce nouveau couple, à tel point qu’on se demande si la série arrivera à nous faire atteindre de telles émotions en nous faisant retourner à l’arc narratif d’Ilya et Shane. La réponse est un grand OUI.
Quand les sentiments prennent le dessus

Si on peut se lancer dans l’épisode 4 avec l’appréhension d’être un peu déçu, cette crainte est immédiatement balayée par une introduction ultra pop et imparable où l’on retrouve Ilya et Shane et leur relation mordante par textos (où ils s’appellent Jane et Lily pour ne pas se faire gauler par leur entourage).
C’est d’une espièglerie ravissante, on est propulsé dans un tourbillon de désir lumineux alors que se joue en intégralité la chanson « My Moon My Man » de Feist. La mise en scène de Jacob Tierney se fait plus efficace et magnétique que jamais.
La rivalité entre Ilya et Shane en tant que joueurs de hockey passe au second plan alors que la série s’intéresse désormais à leurs fêlures et que se substitue à leur désir brûlant des sentiments grandissants. Ils ne se voient plus uniquement dans des chambres d’hôtel la nuit, ils se voient à la lueur du jour, ils rentrent davantage dans le quotidien et l’intimité l’un de l’autre.
Avec plusieurs années de liaison, ils se connaissent. Et si leurs rencontres restent épisodiques et que chacun vit sa vie dans l’attente de l’autre, cette attente et les retrouvailles vont désormais s’accompagner d’une forme de gravité.
Notamment via Shane qui va se laisser submerger par ce qu’il ressent et avoir de plus en plus de mal à accepter la relation telle qu’elle est. S’immisce la peur de souffrir, la peur que ça ne soit jamais sérieux avec Ilya, qu’une romance soit impossible et forcément douloureuse puisque le milieu du hockey pro ne la tolère pas.

La thématique de la difficulté à s’assumer quand on est un sportif de compétition est au coeur de ce nouveau segment où un personnage féminin, Rose (interprétée par la géniale Sophie Nélisse qu’on a pu découvrir dans la série Yellowjackets dans le rôle de Shauna), va venir servir de déclencheur.
Comme il s’était ouvert sur un tourbillon pop lumineux, l’épisode se referme avec une spirale pop nocturne redoutable et extrêmement entêtante. Le jeu laisse place à l’obsession, la liaison torride à une passion qui consume.
Les personnages brûlent, le spectateur s’embrase alors que Jacob Tierney dévoile toute la puissance de sa mise en scène, signant une scène finale iconique qui restera dans les mémoires.
Si l’on pouvait encore jusqu’alors considérer Heated Rivalry comme un « plaisir coupable », c’est définitivement terminé avec cet épisode qui amène une grande force dramatique et qui s’inscrit dès lors comme la production Boys Love la plus qualitative et la plus forte jamais produite, diablement cérébrale, dotée d’un souffle qu’on avait rarement vu.
Un souffle d’amour qui emporte tout sur son passage

Si tout s’est emballé sur les réseaux sociaux au fil des semaines, c’est parce que Heated Rivalry est une série qui monte crescendo. Une fois que l’on arrive à l’épisode 3, elle monte en gamme et en intensité jusqu’à des hauteurs émotionnelles inespérées.
Et chaque nouvel épisode touche profondément à sa façon et nous donne encore un peu plus envie de l’aimer…jusqu’à l’aimer follement.
L’épisode 5 va faire basculer la trajectoire d’Ilya, exposant davantage sa vulnérabilité. Et le final absolument épique, nous faisant revenir sur Scott et Kip, offre ni plus ni moins un moment historique pour l’univers des séries.
Un moment que tous les gays aujourd’hui adultes aurait rêvé de voir adolescents. L’amour avec un grand A envahit l’écran, touche en plein coeur, colle le frisson et la série accède au sublime.

Dans le rôle de Scott Hunter, François Arnaud donne vie à un personnage déjà inoubliable, un héros moderne qu’on n’oubliera pas de sitôt.
Provoquant, de façon absolument justifiée, un véritable raz-de-marée sur les réseaux sociaux, devenant pendant un temps l’épisode le mieux noté de tous les temps sur IMDB, ce cinquième chapitre a transformé des centaines de milliers de personnes en fans.

Il a tapé dans le mille tout en confirmant la vision extrêmement précise et cohérente de son showrunner. Les deux couples de la série fusionnent à l’écran pour amener l’émotion à son paroxysme.
Après cette tornade d’émotions, l’épisode final opte pour une infinie douceur et délicatesse, mettant du baume au coeur comme jamais, nous faisant rêver d’amour, refermant l’univers de la saison 1 de Heated Rivalry comme une bulle réconfortante d’amour vers laquelle on a envie de revenir se blottir, encore et encore.
Le bonheur en plus

Il faut rendre à César ce qui est à César : si le miracle Heated Rivalry est aujourd’hui possible, c’est parce qu’avant elle bon nombre de personnages et de séries cultes ont existé.
Le personnage de Jack dans la série Dawson (premier baiser gay dans une série adolescente mainstream), l’iconique Queer as Folk UK et son adaptation US très réussie, la très attachante série Looking, les superbes mini-séries Angels in America, Man in an Orange Shirt, It’s a sin et Fellow Travelers, pour ne citer que les plus emblématiques.
Si la majorité de ces séries cultes ont aidé à leur façon différentes générations de gays et ont connu un grand succès critique, elles sont souvent restées des objets de culte avant tout pour la communauté gay et une audience très gay friendly.
Ce qui se passe avec Heated Rivalry, c’est du jamais vu : l’écho de cette romance gay est poussée par un public féminin hétéro qui fait exploser le plafond de verre de ce type de productions. Le souffle romantique surpuissant de cette création canadienne a ce je ne sais quoi de pop et d’universel qui fait que cela met tout le monde en transe.
Comme un Brokeback Mountain ou un Call me by your name avaient ému aux larmes le monde entier, Heated Rivalry a cette magie en plus qui l’amène au sommet des oeuvres de référence.
Et elle a pour grand atout de faire du bien, de nous laisser sur une note satisfaisante et joyeuse après des décennies de romances maudites et de retours aux années tragiques du Sida. Ici, si on pleure à la fin, c’est de joie. Et dans notre sinistre monde où tout part en vrille, tout le monde en a besoin.
Tellement plus qu’une simple bluette sexy

Si les médias, qui n’ont pas toujours regardé vraiment la série, où encore beaucoup de plumes sont tenues par des hétéros qui rechignent à avoir le même engouement face à deux hommes qui s’aiment à l’écran que pour un homme et une femme, ont souvent réduit la série à une romance sirupeuse ou à un show aux accents érotiques, force est de constater que Heated Rivalry est beaucoup plus que ça.
On pourra utiliser les arguments « de raison », assez classiques : la série aborde l’homophobie dans le sport, l’impossible acceptation (à l’heure de l’écriture de ces lignes et on espère que ça changera) d’affirmer son homosexualité au coeur de certains coins du monde comme la Russie.
Mais la vérité c’est que ce qui fait que cette fiction se hisse si haut dans nos préférences et dans nos coeurs c’est un ensemble de choses qui peut varier en fonction de chaque personne et son histoire.
L’alliage parfait d’une façon extrêmement juste et moderne de parler de l’amour, de l’intimité, du coming out, du passage du désir à l’attachement sincère et véritable, le tout transcendé par une écriture extrêmement vive, un aspect très ludique, une forme soignée, un enrobage pop entêtant, une alchimie incroyable émanant des deux couples principaux et des personnages secondaires forts (les personnages féminins constituent de magnifiques alliées et les parents de Shane apportent une note d’espoir dont on a toujours besoin).
Ce qu’arrive à faire Heated Rivalry – et c’est la marque commune de toutes les grandes oeuvres pop et grandes oeuvres tout court – c’est créer un univers qu’on ne veut plus quitter, un cocon magique qui donne de l’espoir, panse les plaies.
Elle propage quelque chose qui donne de la force, qui touche le plus profond de notre être, nous accompagne. Quelle expérience merveilleuse que celle de regarder une série qui on le sait fera désormais partie de nous pour la vie.
Série produite en 2025 et diffusée à partir de février 2026 sur HBO Max en France
